tariqramadan_hurlantEXTRAIT DE FRERE TARIQ de Caroline Fourest (Grasset, Paris 2004)

Depuis la Commission "Islam & laïcité" mise en place par la Ligue de l'enseignement et récupérée par la Ligue des droits de l'homme, les représentants de l’islamisme des Frères musulmans sont désormais très bien introduits auprès des cadres de la Ligue des droits de l’homme. Aujourd’hui encore, malgré la polémique et les enquêtes parues sur Tariq Ramadan, ses instances dirigeantes continuent de lui faire confiance. A commencer par Michel Tubiana, Serge Jakobowicz et Driss el-Yazami.

Michel Tubiana et Serge Jakobowicz ont un peu le même profil : des militants de gauche, proches du PS, pétris de bons sentiments anti-coloniaux. Le cas de Driss el-Yazami est un peu différent. Vice-président de la FIDH depuis près de quatorze ans, ce militant d’origine marocaine a subi l’emprisonnement sous Hassan II. Une épreuve qui marque. Et qui contribue sans doute à lui faire penser que l’islamisme sera toujours moins grave que les gouvernements liberticides du Maghreb. Sous sa houlette, la FIDH se bat depuis des années pour faire dissoudre la 14e section antiterroriste de Paris du juge Bruguière, qu’elle dénonce comme « une machine à fabriquer des “ coupables ” musulmans en faisant peser sur eux une présomption de terrorisme » ! A noter, il ne s’agit pas de dénoncer certaines bavures mais d’accuser la lutte contre le terrorisme dans son ensemble d’être une immense chasse au faciès... Des propos édités après le 11 septembre.

Cette approche, où les islamistes sont toujours envisagés du côté des victimes et non des bourreaux, se retrouve plus généralement dans les prises de position de la LDH et la FIDH. La Ligue et sa fédération n’ont pas attendu Tariq Ramadan pour tenir des positions plus qu’ambiguës sur ce dossier. La LDH algérienne a été l’une des toutes premières associations de gauche infiltrée par des islamistes... Les démocrates ne l’ont découvert que bien plus tard. Aujourd’hui encore, Hani Ramadan rend régulièrement hommage à cette organisation présidée par l’avocat Ali-Yahyia Abdennour, de même qu’il ne cesse de vanter le courage de militants français de la FIDH. Il est vrai que l’organisation est montée au créneau pour dénoncer la torture dans les prisons algériennes, quitte à se prendre de sympathie pour ses victimes, très souvent des islamistes. Depuis des années, certains avocats de la Ligue considèrent le respect des droits de l’homme des islamistes au Maghreb comme une priorité devant justifier tous les compromis, même avec des fascistes ou des assassins. Ce qui serait moins choquant si la FIDH était capable de la même fermeté vis-à-vis des gouvernements arabes dans d’autres dossiers, où il ne s’agit plus de prendre la défense des islamistes mais des homosexuels. Cette fois tout est différent, et la résistance à la violation des droits de l’homme par l’Etat n’est plus si prioritaire. Ainsi, en 2001, lorsque 52 homosexuels sont arrêtés pour l’exemple par le gouvernement égyptien, alors en pleines tractations avec les islamistes, la FIDH hésite à réagir. Le représentant de la Ligue des droits de l’homme-Egypte s’est même rangé à l’avis du gouvernement : « On ne peut approuver les pratiques extrémistes et anormales », a-t-il déclaré pour expliquer que son organisation ne soutiendrait en aucun cas les prisonniers. A cette même époque, la LDH-Paris faisait partie d’un Collectif interrassociatif luttant contre l’homophobie où je militais. Nous avons voulu collectivement dénoncer cette attitude mais Michel Tubiana a refusé de se joindre à notre protestation et la Ligue a quitté le Collectif. Il faudra attendre des mois avant que la FIDH se décide à mener réellement campagne contre cette violation des droits de l’homme. Entre-temps le 11 septembre a changé le ton du procès. Les détenus se sont plus seulement accusés de « perversité » mais aussi d’islamisme...

J’ai cherché à joindre Michel Tubiana pour qu’il s’exprime sur la position de la Ligue vis-à-vis de Ramadan mais il n’a pas souhaité me répondre. En revanche, j’ai pu joindre Gilles Couvreur, un des participants à la Commission islam et laïcité. Non sans fierté, il prétend que la Commission a considérablement fait évoluer Ramadan : « Sa conception de la laïcité et de l’Europe s’est beaucoup affinée depuis dix ans, depuis qu’il est à notre contact. » L’essentiel, comme on dit, c’est d’avoir la foi. Il est vrai que Ramadan a tout fait pour les convaincre d’une telle mystification. Dans Hommes et libertés, le magazine de la LDH, il met en garde tous ceux qui l’accuseraient d’entrisme et prétend lui-même avoir évolué au contact de la Commission : « Suite aux débats, au dialogue et au travail fait avec la Ligue française de l’enseignement, j’ai fini par penser avec d’autres responsables d’associations musulmanes, que cette loi celle de 1905 ne pose pas problème aux musulmans ni dans sa lettre ni dans son esprit mais que le seul problème est celui de son application. » Belle évolution... Ainsi Ramadan n’a jamais renoncé à torpiller la laïcité à la française. Il a simplement compris qu’il serait plus efficace de l’intérieur, en s’alliant avec des associations laïques prêtes à mener ce combat avec lui, non pas frontalement mais en prétendant vouloir simplement changer ses modalités d’application. La seule lecture du dernier ouvrage de Tariq Ramadan, Les musulmans d’Occident et l’avenir de l’islam, suffit à s’en convaincre. On y retrouve mot pour mot la conception de l’islam et de la laïcité qu’il avait en 1994, avant la Commission. Il persiste et signe : ce n’est pas l’islam qui doit s’adapter à la laïcité, mais bien le contraire. On retrouve également intacte sa haine pour les musulmans libéraux et laïques !

Comment pourrait-il en être autrement ? Ramadan ne conçoit jamais ses collaborations comme un échange mais comme une stratégie, où il s’agit de rester « étanche » tout en faisant évoluer ses interlocuteurs vers plus d’islam. Un dicton qu’il suit à la lettre, et qu’il enseigne à ses partisans. Avec succès. Ainsi Farid Abdelkrim a beau avoir participé à la Commission islam et laïcité, il ne s’est pas le moins du monde adouci, comme en témoigne son livre Na’al bou la France ? !, paru en 2002. Il faut être bien naïf pour croire que le dialogue avec des non-musulmans puisse subitement donner le goût de la laïcité à des islamistes adulant Banna ou Mawdudi. Rappelons qu’en 1998, au moment même où Ramadan laissait ses amis de la Commission Islam et laïcité se bercer d’illusions à son sujet, il était en formation continue chez des islamistes pakistanais de l’Islamic Foundation, où il étudiait Mawdudi et Qotb ! J’ai rappelé cette anecdote lors d’un séminaire de la FSU auquel participaient plusieurs membres de la Commission islam et laïcité de la LDH. Le modérateur m’a aussitôt coupée : « Vous citez des noms que personne ne connaît, tout cela ne veut pas dire grand-chose. » A cette même réunion, Marina Da Silva, une journaliste du Monde diplomatique en charge du site Islam et laïcité, est sortie de ses gonds parce que j’avais osé critiquer le fanatisme des Frères musulmans. Ramadan n’a pas changé d’un iota depuis qu’il fréquente la gauche laïque mais la gauche laïque, elle, a bien changé depuis que l’ambassadeur européen des Frères musulmans y est introduit...

Les anecdotes s’accumulent relatant des situations où l’équipe dirigeante de la LDH n’est décidément pas à la hauteur de cette institution. Le 19 novembre 2000, lors de la 6e université d’automne de la Ligue à Paris, la LDH organise un débat sur la laïcité où Ramadan tient, comme toujours désormais, le haut du pavé. Le ton est donné par le carton d’invitation, qui parle d’interroger le « principe de séparation radicale » que représente la laïcité. Mais la présence de philosophes laïques convaincus, comme Henri Pena-Ruiz, peut donner le sentiment d’un certain équilibre. Il n’en est rien. L’ambiance se refroidit lorsque Henri Pena-Ruiz, qui a étudié tous les grands penseurs ayant plaidé pour une conception philosophique rationnelle, fait l’éloge d’Averroès. Ce jour-là, Tariq Ramadan s’énerve et se dévoile : « Je vous interdis de parler de MA culture ! » Cette sortie et surtout sa violence jettent un froid. Henri Pena-Ruiz, qui n’a jamais compris la culture autrement que comme un savoir universel, lui répond d’un air étonné : « Mais monsieur, que veut dire cette conception possessive de la culture. La culture appartient à tout le monde. Moi, je vous offre Voltaire et Rousseau, ce n’est pas MA culture, c’est LA culture ! » La salle applaudit à tout rompre. A la tribune, en revanche, Michel Tubiana et Driss el-Yazami font les gros yeux à Henri Pena-Ruiz. Tubiana le prie même fermement de s’abstenir d’intervenir durant la suite du débat. Quant à Driss el-Yazami, il caricature la position de Pena-Ruiz sur la laïcité pour mieux la combattre et donner le mot de la fin à Tariq Ramadan. Tout en affirmant que « nul n’entend remettre en cause la séparation des Eglises et de l’Etat », Michel Tubiana conclut au fait que la laïcité doit cesser d’obliger les croyants à dissocier leurs convictions privées et publiques, sous l’œil atterré des gens présents dans la salle, majoritairement attachés au principe d’une laïcité séparative. Emilie Beaux et Marie-Claude Carré, deux militantes, font partie de ceux-là. Elles étaient venues dans l’idée d’adhérer à la LDH mais elles ont finalement changé d’avis en voyant la tournure prise par le débat.

Les tensions entre la direction de la Ligue et sa base sont de plus en plus fréquentes depuis que Ramadan est proche de ses cadres. Pendant les journées d’Automne 2000, des ligueurs de la fédération du Rhône-Alpes ont dû faire circuler un tract pour réaffirmer leur attachement à la séparation du politique et du religieux : « La laïcité n’est pas, comme le proclament ses adversaires, une condamnation de la religion en tant que telle. Elle est la garantie que chacun puisse, au-delà de ses croyances, vivre dans un cadre commun. » La fédération est bien placée pour connaître le vrai visage et surtout l’impact de Ramadan sur Lyon. Mais comme pour la Ligue de l’enseignement, ses avertissements sont ignorés par Paris. La Ligue des droits de l’homme nationale et la FIDH sont désormais très clairement engagées aux côtés de Tariq Ramadan pour obtenir l’aménagement de la loi de 1905. Le dossier d’Hommes et libertés sur la laïcité en atteste 16. Comme toutes les tables rondes organisées par la LDH-Paris à propos de la laïcité depuis quelques années, ce dossier ressemble fort à un plaidoyer pour adapter la laïcité aux revendications portées par l’islam, malgré la présence d’Henri Pena-Ruiz ou de Michelle Perrot. Tariq Ramadan se contente d’une contribution où il interdit à quiconque d’obliger les musulmans à vouloir intégrer le modèle laïque universel. Ce qu’il présente comme « un relent de colonialisme ». Voilà qui clôt de façon définitive toute possibilité de faire évoluer l’islam en vue d’une acceptation de la laïcité. Il ne reste plus qu’à laisser les membres laïques de la LDH proposer le contraire – à savoir adapter la laïcité à l’islam – pour rentabiliser sa collaboration avec la gauche laïque. Et les membres de la LDH ne se font pas prier. Madeleine Rebérioux ouvre le bal par une présentation sobre de la genèse de la laïcité, qui conclut toutefois au fait que tout peut encore évoluer. Serge Jakobowicz annonce le principe de séparation du religieux et du politique comme étant une caractéristique des « sociétés dites développées », tout en faisant bizarrement le lien avec le fait que « nous devons résister à l’uniformisation anglo-saxonne portée par la domination des Etats-Unis »... en adoptant une laïcité à l’américaine ? Halima Bouali, doctorante, n’est pas loin de comparer l’universalisme à un processus d’assimilation. Jean-Pierre Dubois, professeur de droit et vice-président de la FIDH, qualifie de « laïcisme » la volonté de rester strictement fidèle à une lecture séparative de la loi de 1905. Jean-Paul Willaime, directeur adjoint du Groupe de sociologie des religions et de la laïcité à l’EPHE (Ecole pratique des hautes études), s’abrite derrière des citations pour montrer que le contexte se prête à une évolution vers un modèle de laïcité pluraliste, autrement dit à l’américaine, « entre républicanisme crispé et multiculturalisme débridé ». Enfin, Michel Tubiana conclut sur un mode ramadien : il se veut rassurant en expliquant que personne ne songe à modifier la loi de 1905 mais propose tout de même de revoir son interprétation : « On peut légitimement s’interroger sur la pertinence de la division de la sphère publique et de la sphère privée. »

Voilà bien l’impact de Tariq Ramadan sur la Ligue des droits de l’homme. Elle qui était jadis un recours pour les humanistes, on la trouve désormais du côté des obscurantistes contre les partisans de la laïcité. Qu’un imam soit inquiété parce qu’il appelle à la guerre sainte et la voilà qui prend sa défense. Lorsque l’imam de Clamart, Salem Chaftar, est inquiété pour avoir rappelé aux musulmans qu’ils doivent faire leur pèlerinage à La Mecque sous peine de mourir comme des juifs et des chrétiens et avoir appelé au jihad, Philippe Antzenberg, militant LDH, monte aussitôt au créneau dans la presse pour le défendre : « Je le connais assez bien, et je pense que c’est un imam traditionaliste à l’ancienne, mais en aucun cas un intégriste de combat », déclare-t-il dans Libération. Jadis bastion des enseignants laïques, l’association soutient également systématiquement les filles souhaitant porter le foulard islamique à l’école, quitte à se battre contre les enseignants désireux de protéger l’école des influences religieuses. Les militants du Comité ornais pour la laïcité, parmi les premiers à s’être mobilisés contre le voile à l’école, en savent quelque chose. Ils n’ont toujours pas digéré la lettre de dénonciation et de menace qu’ils ont subie de la part de la LDH. En 2001, pendant des semaines, ils ont bataillé contre un parent d’élève, Mme Bayrak, qui incitait sa fille à venir voilée en classe et qui a profité d’une carence administrative pour se faire élire déléguée des parents d’élèves. Inquiets de ses positions et de sa prise d’influence, les professeurs ont tenté d’alerter autour d’eux, notamment la LDH, mais sans succès. En revanche, à la demande de Mme Bayrak, la Ligue a écrit une lettre d’intimidation dans laquelle elle met en garde le proviseur du lycée contre la tentation d’interdire le port du voile au nom du règlement intérieur. Elle menace aussi de porter plainte pour racisme contre les enseignants en question !

Que la Ligue des droits de l’homme ne partage pas l’inquiétude de ces professeurs, on peut le comprendre, mais de là à envoyer une lettre les accusant d’être racistes auprès de leur employeur, sans même les avoir appelés ou tenté de discuter avec eux, beaucoup de ces professeurs – jadis proches de la LDH – ne l’ont toujours pas compris. Car en fait de « racistes », les enseignants en question sont des militants de la FSU, engagés dans des associations de gauche. Les mêmes se souviennent du jour de février 2004 où Pierre Tournemire est venu expliquer à l’IUFM de Caen que l’interdiction du voile à l’école était un signe de discrimination. Lorsqu’ils ont voulu exprimer leur colère face à une telle caricature de la laïcité, Tournemire les a traités d’enseignants sectaires et staliniens dont « l’attitude rappelle la Corée du Nord » ! Il est vrai que la Ligue des droits de l’homme et la Ligue de l’enseignement ont bien du mal à faire la différence entre « laïcité » et « racisme » depuis que Tariq Ramadan est leur allié...

Un militant proche du Planning familial de Montpellier se souviendra également longtemps de la conférence donnée par Michel Tubiana sur la laïcité en février 2003. Au départ, les participants n’étaient que 30, principalement des sympathisants de la LDH, laïques. Au milieu de la conférence, le recteur de la Mosquée des Beaux-Arts est entré, suivi de deux femmes voilées. Puis, toutes les vingt minutes, des groupes de deux ou trois filles voilées, parfois accompagnées d’un homme, ont fait de même. A la fin de la conférence, les militants islamistes étaient plus nombreux que les participants du début. Debout près de la tribune, un homme écrivait les questions que les femmes voilées devaient poser puis leur tendait le papier : « Tiens ma sœur, tu poseras cette question. » Beaucoup de précautions pour pas grand-chose car l’orateur, Michel Tubiana, a lui-même défendu l’idée que la loi contre les signes religieux ostensibles à l’école publique servait à défendre des positions racistes. Au point qu’un militant laïque d’origine marocaine s’est senti obligé de réagir : « Monsieur Tubiana, je vous trouve plutôt pessimiste. Il y a du racisme d’accord mais la laïcité française, moi, me convient plutôt. En tout cas, je suis plus heureux de vivre dans un pays laïque comme la France qu’au Maroc. » Une parole qui lui a aussitôt valu une réponse assassine de Tubiana, tandis que les militants islamistes le huaient et le montraient du doigt : « Islamophobe ! Islamophobe ! » Ce type de scènes, vécues mille fois depuis quelques années, est le cadeau le plus empoisonné que Tariq Ramadan ait fait à la gauche.

Copyright Caroline Fourest (Frère Tariq, Grasset, Paris 2004) Toutes les références sont à la disposition du lecteur en note dans le livre qui analyse nettement plus longuement et en détail l'ensemble des écrits et discours de Tariq Ramadan.

http://www.prochoix.org/cgi/blog/2005/01/27/283-tariq-ramadan-et-la-ligue-des-droits-de-lhomme