Madame,

Je viens d'avoir transmisison de votre message protestant contre la transcription de mes propos par "Le Monde". Je souhaite vous répondre rapidement et moi-même, car je suis désolé d'avoir provoqué cette réaction sur un sujet qui, comme je l'ai dit devant le Congrès, me tient tout particulièrement à coeur.

Vous le savez, un article de presse condense et donc simplifie. Je n'ai cependant pas de reproches à faire à la journaliste, qui n'a pas déformé mais qui a tiré quelques lignes à partir d'explications beaucoup plus circonstanciées, pas seulement d'ailleurs sur ce sujet.

Ce que je lui ai assez longuement expliqué, c'est que, me semble-t-il, nous vivons actuellement une contradiction : la grande majorité des jeunes femmes me paraissent très attachées à leur autonomie (avoir un métier, ne pas dépendre d'un homme, ne pas se laisser imposer leurs choix de vie, etc.) mais, en raison de l'individuation qui touche toute la société, ressentent moins qu'il y a trente ans (pour faire vite) le besoin d'agir collectivement pour l'égalité hommes/femmes, alors que dans beaucoup de médias audio-visuels, dans les messages publicitaires, etc., une certaine régression sexiste me semble manifeste (on se permet ce qu'on ne se serait pas permis, du moins pas à ce point, il y a quelques années).

Il va de soi que je n'ai en aucun cas mis en cause les organisations et les militant(es) féministes (dont je crois faire partie depuis longtemps, comme simple militant et sans prétendre apporter plus que la contribution d'un individu "anonyme"). Je sais, pour avoir au titre de la Ligue des contacts fréquents avec un certain nombre de ces organisations, les difficultés qui sont les leurs pour se faire entendre et pour mobiliser, et il ne me viendrait pas un instant à l'esprit de leur jeter la pierre. La Ligue éprouve d'ailleurs, sur bien des sujets, des difficultés du même ordre dues, pour une large part, à cette même donnée des effets de l'individuation. Il est tout aussi clair que la Ligue n'a pas la prétention de donner des leçons à qui que ce soit. Notre groupe de travail "Droits des femmes" participe, dans la mesure de ses moyens militants certes modestes, à bien des initiatives, collectifs, manifestations, etc., et nous souhaitons évidemment continuer à contribuer à la vie du mouvement féministe. Ce que j'ai dit avec force au Congrès, et répété à la journaliste du "Monde", c'est qu'il s'agissait pour moi d'une des trois priorités de la LDH pour la période qui vient ; c'est d'ailleurs pourquoi les droits des femmes seront le thème de notre prochaine Université d'automne, que nous concevons comme un espace de débats et de formation pour nos militants (et je serais très heureux que, si vous le pouviez et le souhaitiez, vous participiez à ce débat). Nous avons, et nous le savons, beaucoup à apprendre et à recevoir des expériences des un(e)s et des autres.

En ce qui concerne enfin l'UOIF, je crois pouvoir vous rassurer : nous n'avons jamais défilé avec cette organisation confessionnelle (ni avec aucune autre) ; en revanche, le 7 novembre dernier, l'UOIF a signé - non comme organisatrice mais comme l'une des 140 organisations soutenant une initiative - un appel à manifester contre le racisme, l'antisémitisme et toutes les discriminations lancé par la LDH, le MRAP, la Ligue de l'enseignement, la FCPE, la CGT, la CFDT, l'UNSA, la FSU, appel dans lequel nous avions pris grand soin à faire figurer la condamnation de toute discrimination fondée sur le sexe ou les orientations sexuelles. Nous n'avons en rien sollicité cette signature, mais je crois qu'elle nous permettra de mettre cette organisation, comme d'autres, en demeure de respecter l'engagement qu'elle a ainsi pris d'affirmer publiquement et de respecter l'égalité hommes/femmes, et de dénoncer le cas échéant (nous ne sommes pas naïfs) le décalage entre cet engagement et telle orientation ou pratique. En tout cas, ce n'est pas nous qui sommes venus manifester avec l'UOIF sur ses positions, mais l'UOIF qui a signé un texte que je crois sur le fond à l'abri de critiques ; je ne pense donc pas que les organisations syndicales et associatives précitées se soient compromises. En outre, la troisième priorité que j'ai annoncée devant le Congrès devrait vous indiquer notre vigilance sur ce sujet (je me permets de vous faire copie de l'extrait en cause : "la question, enfin, de la diversité et de l’universel, avec cette nécessité vitale, mais aussi cette difficulté, de ne rien céder ni à un ethnocentrisme « occidental » ni au relativisme culturaliste ou communautaire, de refuser aussi bien un universalisme abstrait que la concurrence identitaire. Parfois un peu seule dans la concurrence des emportements et des outrances, la Ligue a tenu cette ligne de crête et elle la maintiendra… pas si seule que cela d’ailleurs. Par exemple, rendez-vous d’abord, pour ceux qui le souhaitent, du 22 au 28 août à Cerisy-la-Salle pour un colloque sur « 1905/2005 : laïcité vivante » ; et rendez-vous aussi les 9 et 10 décembre pour le centenaire de la loi de 1905, avec de nombreuses organisations laïques et syndicales, pour des Assises consacrées à « la laïcité, principe universel »).

Je ne sais si je vous ai convaincue, mais j'espère m'être mieux fait comprendre. Et je souhaite vivement que nous ayons des occasions d'échanger et d'agir ensemble pour des valeurs que, j'en suis sûr, nous partageons.

Cordialement,

Jean-Pierre Dubois.