Monsieur,

Je vous remercie d'avoir répondu à mon courrier et de m'avoir apporté des précisions ainsi que de m'avoir invitée à des évènements organisés par la LDH. Entre temps, j'ai lu la résolution du Congrès de la LDH sur la la laïcité et la lutte contre le racisme, relu votre article "la laïcité au défi du pluralisme culturel" dans le numéro spécial de Hommes et Libertés sur la laïcité. J'ai aussi remarqué votre grande proximité dans divers forums et colloques tenus au cours des années précédentes avec des représentants de l'islamisme radical et des pourfendeurs de la soit disant "islamophobie".

J'en reviens d'abord à votre lettre, et aux propos cités dans Le Monde. Certes c'est une phrase, prise dans un long interview, mais avez vous dit ou non ces mots, je cite à nouveau "celles ci n'ont plus la notion du combat collectif d'il y a 30 ans" (il s'agit des femmes) ? Vos remarques sur "l'individuation" sont à mon avis tout à fait pertinentes, mais il faudrait analyser de plus près l'évolution des combats féministes, disons depuis 1970. Dans les années 70 il y eu des manifestations spectaculaires, de grands élans collectifs. Par la suite ces combats ont pris d'autres formes, moins massives, mais ils se sont davantage enracinés dans la société, pérennisés (construction d'associations), et socialement élargis (je pense notamment, car c'est dans ces combats que je suis particulièrement impliquée, aux mouvements des femmes de l'immigration ou héritières des immigrations).

Vous évoquez votre engagement féministe. Dont acte. Et l'engagement féministe de la LDH. Admettons... Mais quel féminisme ? La diversité culturelle de plus en plus importante de la France est en effet un défi, et une chance, pour la gauche, les mouvements de défense des droits humains, et les mouvements de femmes. Pour moi par exemple, l'apport de l'expérience et de la pensée des femmes venues d'Algérie, d'Iran, d'ailleurs encore, de leurs combats pour la liberté, l'égalité, et pour beaucoup d'entre elles contre l'islamisme, a été fondamental dans mes convictions. Le courage de ces "sans papières" d'Afrique, de Chine ou d'Amérique du sud, de ces exilées qui veulent vivre comme femmes libres, m'est une source d'inspiration constante. Et le combat difficile et quotidien, même individuel, de ces femmes immigrées, de leur filles, ou petites filles, est une force pour le féminisme d'émancipation dont nous sommes très conscientes.

La laïcité pour les femmes, athées, agnostiques ou de toute religion, c'est fondamental. Pour vous (vous l'écrivez dans votre article "La laïcité au défi du pluralisme culturel") "l'enjeu n'est plus l'émancipation face au cléricalisme" , "être laïque aujourd'hui c'est d'abord lutter contre les atteintes à la liberté de conscience" (parmi ces "atteintes" l'interdiction du port du foulard islamiste à l'école, selon vous). Eh bien non, l'enjeu central est toujours l'émancipation contre les pouvoirs religieux, et cette émancipation inclut la liberté de conscience y compris de l'athéisme (l'athéisme vous n'en parlez jamais d'ailleurs). Mes ami(e)s iraniens, marocains, algériens, arabes, berbères, tunisiens, français étiquetés musulmans, croyants ou non, se font traités d'apostats et d'islamophobes. Ailleurs ils et elles risqueraient leur vie et leur liberté, ici c'est avec leurs ennemis que vous travaillez, comme en témoigne l'activité de la LDH dans cette fameuse commission "islam et laïcité", la promotion de Ramadan, et votre participation à des tables rondes avec des militant(e)s islamistes.

La présence de l'UOIF à la manifestation du 7 décembre 2004 n'est donc pas un incident isolé. Vous dites, comme le disait Michel Tubiana, que l'UOIF, signant le texte d'appel contre tous les racisme, l'homophobie, le sexisme, l'antisémitisme est venue "sur nos positions", et vous ajouter n'être pas "naïf " et avoir la possibilité de les dénoncer si ils ne respectaient pas leurs engagements. Depuis le 7 décembre avez-vous vu l'UOIF faire des déclarations contre l'homophobie, l'antisémistisme, le sexisme ? Au contraire, avez vous les livres sur les tables de presse et écouté les conférence au Bourget ? Si l'UOIF accepte de signer un texte affirmant l'égalité des hommes et des femmes, vous devez bien savoir quelle est leur conception de l'égalité... Avez-vous vu un communiqué de l'UOIF contre la notion de l'obéissance de l'épouse à son mari dans le code de la famille algérien, (une décision judiciaire prise en vertu de ce code peut être reconnue en France), contre le fait qu'une femme marocaine, même vivant en France, ne peut transmettre sa nationalité, et, quand elle est mère célibataire, même pas son nom (il lui faut l'autorisation de son père) ?

La résolution du congrès de la LDH affirme que les organisations qui ont refusé de participer à la manifestation du 7 décembre l'ont fait car elles voulaient "créer une hiérarchie entre les victimes". Accusation grave, chacune répondra ; en ce qui concerne l'association dont je fait partie, qui avait signé l'appel, nous n'avons pas participé car nous ne pensons pas qu'on puisse défiler côte à côte avec des partisans de l'islamisme, sachant quelles sont leurs points de vue sur les femmes. Ce choix survient après le refus de la LDH (et de quelques autres organisations) de se joindre à la Marche contre l'antisémitisme sans diluer l'antisémistisme dans "tous les racismes", Il est parfois nécessaire de faire une marche spécifiquement contre telle ou telle violence raciste, quand la situation l'exige . Il était nécessaire de faire la "Marche contre l'antisémitisme" après cette vague de violences et de haines antijuives qui se développait en France et qu'il fallait vigoureusement, explicitement et unanimement dénoncer et combattre en tant que telle. Mais, puisque vous écrivez sur les "défis", face à ce défi, grave, fondamental, complexe, qu'est le renouveau de la haine des juifs aujourd'hui et les formes nouvelles qu'elle prend, la LDH, née pourtant du combat dreyfusard, ne me semble vraiment pas à la hauteur...

Encore une fois, je vous remercie de votre réponse qui me donne l'occasion d'expliciter ma démarche. J'aurais encore beaucoup de remarques à faire et d'analyses à approfondir, mais j'aurais l'occasion de développer mon argumentaire, puisque vous m'avez invitéé à participer au débat de votre prochaine université d'automne, ce dont je vous remercie tout aussi vivement.

A bientôt donc Claudie Lesselier 8 juin 05, 11h
http://www.prochoix.org/cgi/blog/?q=ldh