Dans un contexte de métamorphose de la société française d’un point de vue endogène (décentralisation, multiculturalisme…) et exogène (déstructuration de l’Etat-nation, européanisation, mondialisation économique…), la lutte pour l’intégration et contre les discriminations raciales s’est rapidement institutionnalisée en même temps qu’elle est devenue un enjeu politico-économique majeur. Cependant, au-delà de la condamnation indispensable de ces phénomènes anti-sociaux, n’assistons-nous pas à un processus de dépolitisation et d’instrumentalisation du combat « antiraciste» par des promoteurs de morale néo-libéraux et communautaires paradoxalement associés avec des défenseurs des libertés individuelles ? Or, cette alliance contre-nature n’affaiblie-t-elle pas définitivement la reconquête politique d’un projet antiraciste, égalitariste et de justice sociale ?

Introduction

Depuis plusieurs années et plus particulièrement ces derniers mois, notamment suite aux violences insurrectionnelles de novembre 2005 dans plusieurs quartiers défavorisés de près de 300 villes de France (Mucchielli, Le Goaziou, 2006), la lutte contre le racisme, les discriminations et pour l’intégration est au centre des préoccupations politiques et médiatiques françaises.

On peut ainsi citer quelques événements récents qui sont directement ou indirectement liés à ces questions : -    la contestation puis le retrait de l’article 4 de la loi du 23 février 2005 reconnaissant le « rôle positif de la présence française outre-mer » et enjoignant l’éducation nationale d’intégrer cet aspect positif dans ses programmes scolaires ; -    l’instauration puis la commémoration d’une journée nationale (10 mai) de la fin de l’esclavage dans un climat très polémique sur la nécessité d’établir aujourd’hui toute la vérité sur la colonisation et de reconstruire l’identité nationale française post-coloniale ; -    l’organisation en ordre dispersé de plusieurs manifestations anti-racistes organisées suite à des meurtres racistes et/ou crapuleux (1). Ainsi, déjà le 7 novembre 2004, la manifestation « unitaire » contre tous les racismes avait été un échec pour cause de désaccords idéologiques des principales associations antiracistes (MRAP, LDH, LICRA, SOS RACISME) sur la participation au défilé de mouvements politico-religieux radicaux, notamment l’Union des Organisations Islamiques de France (UOIF) proche des Frères musulmans (2); -    l’organisation le 29 avril 2006 des Etats généraux des populations noires en France par le Conseil Représentatif des Associations Noires (CRAN) et le Cercle d’Action pour la Promotion de la Diversité (CAPDIV) soutenue par le Fonds d’Action et de Soutien à l’Intégration et à la Lutte contre les Discriminations (FASILD) ; -    l’installation puis la médiatisation de la Haute Autorité de Lutte contre les Discriminations (HALDE) et d’un programme gouvernemental pour la diversité et l’ « égalité des chances ».

Cependant, ce déferlement politico-médiatique rend de plus en plus complexe la compréhension des significations de la lutte contre le racisme, la xénophobie et les discriminations.

En effet, comment saisir le sens politique des multiples innovations et déclarations d’intentions théoriquement destinées à mieux combattre le racisme et les phénomènes discriminatoires ?

Pour répondre à cette vaste question, nous proposons dès lors une analyse des enjeux politiques de l’antiracisme contemporain en décrivant d’une part, les usages et les interprétations des termes polysémiques dernièrement les plus utilisés : l’intégration et la laïcité et d’autre part, l’articulation de ces notions avec les logiques, parfois productrices d’effets pervers, des principaux acteurs affirmant lutter contre le racisme et les discriminations ethniques.

Les interprétations divergentes de l’intégration

La notion d’intégration est un terme « fourre-tout » différemment apprécié en fonction de la situation sociale, culturelle, politique et historique de ceux qui l’emploient ou la commentent :

-    du côté des élus et des représentants des pouvoirs publics, l’intégration est généralement plébiscitée.

En effet, ces acteurs considèrent ce processus comme vertueux et le confondent souvent avec une injonction d’assimilation des populations migrantes dans une République abstraite, une et indivisible.

Or, d’une part, ces mêmes dirigeants, représentants de la « nomenclature sociale » selon Jacques Donzelot (2003), sont les premiers acteurs de la décentralisation qui au-delà de l’effet annoncé : plus de proximité des représentants politiques avec le « peuple », dans la pratique, engendre aussi plus de contrôle social, notamment des plus « pauvres » mais aussi des intervenants sociaux (travailleurs sociaux, médiateurs, acteurs associatifs…) qui agissent auprès d’eux (Boucher, 2003).

D’autre part, l’appel à l’intégration et à la citoyenneté républicaine, notamment par une « mobilisation positive » envers les territoires défavorisés plus généralement nommés quartiers sensibles ou difficiles (appellation montrant la prise en compte de ces espaces urbains essentiellement sous l’angle sécuritaire lié aux questions de délinquance et d’ordre social plutôt que sous l’angle social associé au traitement des inégalités) ne peut in fine cacher une réalité sociologique criante : la multiplication des inégalités selon François Dubet (2000) mais aussi l’augmentation de la ségrégation urbaine et la constitution progressive de « ghettos » socio-ethniques récemment illustrée par les travaux d’Eric Maurin (2004) mettant profondément en cause les tentatives politico-administratives et médiatiques de réparation des écarts entre « l’égalité formelle et l’égalité réelle » (Boucher, 2001).

-    du côté des migrants, de leurs descendants mais aussi des intellectuels et militants qui agissent pour la défense de leurs droits et leur reconnaissance sociale et culturelle, le concept d’intégration est en revanche de plus en plus fréquemment rejeté.

En effet, ce terme est depuis des années politiquement instrumentalisé : dans un contexte de passage d’une immigration de travail à une immigration de peuplement opérée au début des années soixante-dix et aujourd’hui considérée par le gouvernement de Villepin comme une « immigration subie » , l’intégration visait prioritairement les premières générations de migrants qui ne devaient plus seulement s’insérer dans la société française de production industrielle mais s’intégrer (regroupement familial, apprentissage de la langue française et des normes de vie individualistes…) dans une société devenue multiculturelle et post-industrielle.

Or, alors que l’immigration de peuplement a aujourd’hui engendré plusieurs générations de descendants de migrants assimilés culturellement, le mot intégration est toujours utilisé par une multitude d’acteurs sociaux (élus, médias, travailleurs sociaux, enseignants, policiers…) pour décrire des inégalités sociales vécues par les personnes d’origine étrangère qui se sentent pourtant totalement françaises.

En réalité, si le terme intégration est si décrié par les individus et les groupes politiquement visés par ce concept, c’est que d’une part, son usage renvoie surtout à une responsabilité individuelle des personnes visiblement d’origine extra-européenne face à leurs difficultés d’intégration sociale, ce qui renforce leur sentiment d’être stigmatisées et ethniquement discriminées en étant sans cesse associées à leur altérité liée à leur expérience familiale migratoire quelquefois très ancienne.

D’autre part, le concept d’intégration est également confondu avec la notion d’assimilation perçue très négativement car elle ne reconnaît pas l’expérience sociale et identitaire plurielle des personnes.

Ainsi, dans une dynamique propre à l’union européenne (Bolzman, Boucher, 2006), le renforcement des conditions d’intégration de la seconde loi « immigration et intégration » présentée par Sarkozy,, notamment l’obligation de suivre une formation civique et, si nécessaire, linguistique pour obtenir un titre de séjour temporaire ou son renouvellement mais aussi l’exigence de satisfaire aux conditions d’intégration fondée sur le respect des principes républicains pour acquérir une carte de résident (d’une durée de dix ans) est considérée comme une injonction d’assimilation.

Finalement, pour les descendants de migrants et les primo-arrivants, l’intégration représente dès lors un processus de désubjectivation mutilant la construction de l’estime de soi.

Le principe de laïcité remis en question

Le deuxième terme très largement abordé ces derniers temps est celui de la laïcité qui, contrairement à ce que l’on pouvait croire avant la médiatisation et la politisation des cas problématiques de port du voile islamique dans l’enceinte scolaire, est une notion qui garde toute sa conflictualité.

En effet, l’interprétation de la notion de laïcité, qui est actuellement encore la cause de nombreux débats intellectuels et politiques houleux, rappelle que la laïcité ne fait toujours pas consensus. D’ailleurs ce principe est largement incompréhensible au niveau européen et mondial.

En France, l’institutionnalisation de la laïcité au début du XXème siècle (loi de 1905 de séparation de l’église et de l’Etat) s’est opérée dans la douleur.

Effectivement, c’est uniquement suite à des combats quelquefois extrêmement durs entre les forces religieuses conservatrices catholiques et les républicains « anti-cléricaux » que la séparation effective des Eglises et de l’Etat, notamment dans le cadre scolaire, a pu s’opérer dans un contexte de sécularisation de la société française (Lalouette, 2004).

Cependant, ce modus vivendi établi entre les forces religieuses présentes sur le sol national en 1905 (les catholiques, les protestants, les orthodoxes et les juifs) qui semblait, durant tout le XXème siècle, confirmer la perte d’influence dans la vie de la cité des acteurs religieux au profit d’acteurs politiques laïques (marxistes, socialistes, gaullistes, humanistes…) n’était en fait qu’une façade qui a très rapidement éclaté politiquement et médiatiquement au contact des revendications politico-religieuses d’acteurs islamiques incarnant désormais la seconde religion de France.

En fait, dans une situation mondiale de peur de l’islam amalgamé très souvent au terrorisme (attentats du 11 septembre aux Etats-Unis, puis à Madrid et à Londres), à l’archaïsme, au machisme et à la violence faite aux femmes, mais aussi dans un contexte de fin de la guerre froide, de mondialisation économique, de décomposition des Etats-nations et de déstructuration de la classe ouvrière, les revendications légitimes des musulmans de ne pas être écartés du pacte laïque, au-delà des quelques réactions racistes qu’elles génèrent, apparaissent surtout comme un signal fort que la société française officiellement organisée à partir de principes politiques, éthiques et philosophiques républicains : Liberté, Egalité, Fraternité est réellement en crise d’identité.

Ainsi, face à la désinstitutionnalisation, la dépolitisation et la fragmentation culturelle de la société française, la défense parfois hystérique de la laïcité apparaît pour ses défenseurs comme le dernier rempart républicain, voire républicaniste contre les forces obscurantistes venant remplir le vide politique laissé par la décomposition de la société industrielle autrefois basée sur un rapport de force entre les mouvements politiques de gauche progressistes incarnant les classes populaires et les mouvements conservateurs de droite incarnant les classes dirigeantes.

Dans les quartiers populaires, on assiste en effet, notamment depuis le développement de la politique de la ville et le processus de décentralisation, à l’affaiblissement, voire à la disparition progressive d’associations laïques militantes, à l’institutionnalisation d’associations d’insertion et de médiation sociale instrumentalisées à des fins de paix sociale et à l’émergence d’associations confessionnelles et néo-communautaires (4) se nourrissant de la ségrégation sociale et de l’ethnicisation des rapports sociaux (Boucher, 2004).

Ainsi, la querelle à propos de la loi du 15 mars 2004 sur l’interdiction des signes religieux à l’école a dépassé les courants politiques traditionnels (droite/gauche) et mis en scène des intellectuels, des responsables politiques et des militants associatifs proclamant tous la bonne interprétation de la laïcité : -    les uns accusant les « pro-voiles » de s’associer avec les néo-libéraux représentés par Sarkozy et les leaders religieux et racialo-communautaristes pour pacifier des rapports sociaux inégalitaires ; -    les autres reprochant aux « anti-voiles », sous prétexte de défendre la République, de voter une loi raciste, exclusionnaire et liberticide.

Des logiques antiracistes confuses

Dans ce contexte de grande confusion vis-à-vis de principes républicains (intégration/laïcité) érigés en valeurs de cohésion sociale nationale, alors que nous vivons les métamorphoses de la société française d’un point de vue endogène (décentralisation, multiculturalisme…) et exogène (décomposition de l’Etat-nation, européanisation, mondialisation économique…), nous assistons à une alliance paradoxale des promoteurs de morale libéraux-sécuritaires et néo-communautaires, notamment motivés par une logique de gestion des risques et des désordres sociaux, avec des défenseurs des libertés individuelles fondamentalement méfiants vis-à-vis des forces étatiques pensées avant tout comme des promoteurs de violences et d’oppression plutôt que de régulations sociales.

Cependant, cette alliance contre-nature n’affaiblie-t-elle pas définitivement la reconquête politique d’un projet égalitariste et de justice sociale ?

En effet, le thème de la lutte indispensable contre le racisme et les discriminations pour vivre dans une démocratie pluraliste masque parfois des logiques politiques et économiques pouvant aller à l’encontre d’un projet politique anti-raciste.

Actuellement, le combat contre le racisme est effectivement l’enjeu de luttes politiciennes, clientélistes et populistes : -    des dirigeants de mouvements humanistes et anti-racistes historiques prennent fait et cause dans le conflit israelo-palestinien et/ou dans les tensions opposant les gouvernements autoritaires du Moyen-Orient et du Maghreb aux Etats occidentaux. Ils proclament que le seul combat juste est la lutte contre « l’islamophobie » au nom de la défense des populations Arabo-musulmanes considérées comme les plus opprimées. Dans la pratique, ces acteurs intentent des procès en « islamophobie » à tous ceux qui, loin d’être des racistes d’extrême-droite anti-musulmans, au nom de la liberté d’expression, de la laïcité et de l’émancipation des individus, tirent la sonnette d’alarme devant l’avancée importante des fondamentalistes islamistes (Venner, 2005) qui assimilent volontairement l’athéisme ou le blasphème à une forme de racisme (4) . - parallèlement à cette dynamique, d’autres mouvements anti-racistes traditionnellement plus focalisés sur la lutte contre l’antisémitisme mais également des mouvements pro-israeliens d’extrême droite affirment la nécessité absolue de juguler la « judéophobie » au nom de la défense des descendants des victimes de la shoah niant dès lors, involontairement ou pas, l’existence d’autres types de racisme comme l’islamophobie ; -    enfin, des mouvements politico-religieux proches des idéologies rigoristes des « wahabbites » ou des frères musulmans, des militants afro-centristes et tiers-mondistes extrémistes instrumentalisent la lutte contre le racisme au profit de leur vision du monde caricaturale, séparée entre les fidèles à une « communauté » magnifiée et ses ennemis, c’est-à-dire entre les purs et les impurs.

Dans tous les cas, ces militants participent à la hiérarchisation des victimes et du combat anti-raciste.

Ils empêchent de comprendre la complexité de processus de déshumanisation qui sont au fondement même du racisme classique biologique ou néo-culturel.

Par ailleurs, cette pseudo lutte contre le racisme favorise le développement d’un autre « processus repoussoir » : le populisme (Taguieff, 2002).

Effectivement, devant la désindustrialisation, l’augmentation du sentiment d’insécurité (Castel, 2003) sociale, civile et culturelle, les idées populistes sont mobilisées par une diversité d’acteurs se situant à différents niveaux politiques et sociologiques : -    à droite, des petits employés, des commerçants, des ouvriers et des personnes précaires sont tentés par le leader « national-populiste » Le Pen ou l’islamophobe De Villiers et plus généralement, par un retour à l’autoritarisme (traitement sécuritaire des questions sociales, retour à l’Etat gendarme) ; -    à gauche, un ensemble de personnes, de mouvements et de partis participe au renouvellement du populisme agraire et du populisme anti-impérialiste ou même à l’émergence d’un « populisme anti-rmondialiste » (ce phénomène ne peut néanmoins être confondu avec les mouvements et partis altermondialistes reponsables) ; -    au sein de la population immigrée ou d’origine étrangère, des personnes « déclassées » et/ou « acculturées », qui ne sont plus des ouvriers (perte de la conscience de classe) mais davantage des « exclus », ont un fort sentiment de frustration (victimes des discriminations et de la stigmatisation) et sont séduites par une sorte de « populisme islamiste » ou « néo-communautaire ».

L’instrumentalisation de la lutte contre les discriminations

Dans cet espace anti-raciste éclaté, notamment grâce à la législation européenne (art.13 du traité d’Amsterdam), ce sont des acteurs institutionnels représentant les pouvoirs publics d’Etat, des collectivités territoriales et de l’Union européenne qui investissent alors le champ de la lutte contre les discriminations ethniques (Boucher, 2006).

Quoi qu’il en soit, la mobilisation des pouvoirs publics s’appuyant sur le développement de différents dispositifs (parrainage des jeunes dans les entreprises, CODAC*/COPEC*…) et d’établissements spécialisés (FASILD*, HCI*, GELD*, HALDE*…) est sans conteste une avancée dans la lutte juridique et politico-institutionnelle contre les discriminations.

Cependant, cette mobilisation nouvelle des autorités publiques produit également une forme de dépolitisation du combat anti-raciste relevant davantage d’une posture pragmatique et « politiquement correcte » plutôt que d’une réelle volonté politique de transformation sociale.

En effet, au-delà d’une logique juridique pragmatique de mise en conformité avec les législations européenne et des Nations Unies, sein de l’engagement dans la lutte contre les discriminations, deux logiques paraissent surtout favorisées.

La première logique est stratégique : elle est purement motivée par les besoins de l’économie libérale dans un espace concurrentiel où la diversité culturelle apparaît devoir être valorisée.

Dans la pratique, les critères du monde de l’entreprise, autrement dit, le « risque » et le « profit » sont intégrés dans des appels à la lutte contre les « discriminations raciales ».

La « diversité culturelle » des entreprises est associée à des critères de compétitivité et communiquée par des dirigeants d’entreprise, des clubs de réflexion ou d’ « action positive », des ministres d’Etat proches des milieux économiques et politiques libéraux.

Dans cette logique, les valeurs de solidarité sont remplacées par des valeurs de réussite individuelle (travail, pugnacité, courage, risque, audace, entreprenariat…), communautaire et religieuse (tous les « Noirs » sont mes frères, respect des traditions culturelles et confessionnelles, valorisation de la réussite financière dans le pays d’origine à travers des actions charitables et humanitaires…) mesurée par des signes extérieurs de richesse et de pouvoir.

Pourtant, la lutte contre le racisme devrait d’abord s’inscrire dans un projet de société humaniste et ne peut donc pas durablement être rattachée à une posture cynique, gestionnaire et économiquement pragmatique.

Or, les responsables de l’Education nationale sont complices de cette posture.

En effet, au lieu de chercher à transformer le système éducatif en profondeur pour permettre à chaque élève, en fonction des ses capacités, de ses motivations et de ses rêves de construire un parcours scolaire de réussite et d’épanouissement personnel, le concept de « mérite » individuel (être bon élève) est considéré comme en principe indispensable pour entrer dans le monde prisé des élites propre aux filières d’excellence, des grandes écoles et des entreprises où la compétition est érigée en valeur.

Dans cette perspective, les actions de « discrimination positive » mises en œuvre dans des grandes écoles (ESSEC, Sciences-Po…) et des lycées parisiens prestigieux (Henri IV, Louis Legrand…) en faveur de quelques élèves méritants originaires des « quartiers sensibles » viennent masquer la réalité d’un système éducatif toujours très inégalitaire pour la majorité des élèves issus des classes populaires et plus particulièrement pour les migrants ou leurs descendants : la ségrégation ethnique dans l’école crée en effet de l’ethnicisation et non le contraire (6).

Pourtant, en cas d’échec, le tri scolaire opéré à l’entrée (respect et contournement de la carte scolaire) puis tout au long de la scolarité d’un élève laisse celui-ci et sa famille seuls face à leur « conscience malheureuse ».

En fait, la réussite scolaire est toujours largement associée d’une part, à la possession de capitaux culturel, social et économique à l’entrée à l’école et d’autre part, au respect d’un « ordre scolaire » autoritaire.

Le succès scolaire ne sanctionne donc pas le mérite unique des individus, c’est-à-dire, « le résultat objectif d’une action, la performance et l’engagement de l’acteur dans cette action » (Dubet, 2006 : p. 119) puisque celui-ci dépend également de la chance, des opportunités, des héritages et du respect des règles transmises et intériorisées dites et non dites.

Dans le système scolaire, la réussite relève donc d’un « mythe méritocratique » de justice.

La seconde logique est une logique de pacification sociale : des « figures d’exemplarité » sont chargées de neutraliser leurs pairs.

Dans un contexte de paupérisation, de ségrégation sociale et ethnique des quartiers populaires, au nom d’une politique d’insertion et de lutte contre les discriminations, il s’agit en réalité de surtout faire émerger des forces de l’ordre et des agents d’encadrement des « nouvelles classes dangereuses » (Rey, 1996) issus de ces mêmes milieux.

Dans la pratique, les pouvoirs publics annoncent le développement de forces de l’ordre issues des « minorités visibles » (7), recrutent massivement des médiateurs sociaux précaires à partir de critères principalement ethniques (Noirs, Arabes) et territoriaux (habiter un quartier sensible) et reconnaissent des « promoteurs de morale » religieux et ethno-culturels.

Cependant, cette logique contient des « effets pervers », notamment des risques de « racisation » : -    seules les personnes noires ou arables sont finalement légitimées à intervenir auprès de personnes de la même origine qu’eux ; -    tous les rapports de domination, d’inégalités et d’humiliations sont amalgamés à la production du racisme.

Le rôle des élites d’origine immigrée

En définitive, dans l’objectif de réaliser un projet de société libéral-sécuritaire incarné en France par Sarkozy, le combat anti-raciste éclaté est largement instrumentalisé par ceux qui jugent utile de conjuguer une société flexibilisée, ethniquement divisée et culturellement étanche mais sécurisée par un nombre important de forces de l’ordre diversifiées et contrôlées par des croisés de la morale.

Dès lors, dans cette entreprise, des acteurs des classes dominantes et dirigeantes s’associent avec des représentants des « minorités ethniques » ou religieuses.

En fait, les théoriciens d’inspiration « marxienne », sans doute un peu trop rapidement déjugés par la plupart des analystes des relations interethniques, apportent un éclairage fondamental pour comprendre cette alliance.

Dans les années soixante-dix, ces analystes avaient en effet souligné que les critères de différenciation raciale et ethno-culturelle ne sont pas seulement utilisés par les classes dominantes mais aussi par une frange des groupes ethnifiés (8), c’est-à-dire par « une petite bourgeoisie ethnique qui aspire à devenir bourgeoisie » (Bernier, Elbaz, Lavigne, 1978 : p. 45).

Les détenteurs d’une autorité traditionnelle, charismatique ou rationnelle, notamment économique et politique, qu’ils soient issus des classes dominantes ou des groupes minoritaires, ont intérêt à maintenir des critères de différenciation ethniques et raciaux pour maintenir ou développer leur pouvoir.

Dans le système capitaliste, le maintien de caractères ethno-culturels a donc une explication principale : la division de la classe exploitée pour préserver l’ordre établi garantissant les profits financiers ainsi que la reproduction du pouvoir détenu par une « élite » exploitant et aliénant la majorité.

Ainsi, « les critères de justification du statut des minorités » (la culture, les coutumes, la couleur de peau…) sont utilisés idéologiquement car ils sont des prétextes pour maintenir un système d’exploitation et d’aliénation.

En France, on comprend mieux alors l’ambivalence de certaines élites issues de l’immigration :

« La bourgeoisie minoritaire en tire aussi des avantages : en effet, ce n’est que si elle transforme la majorité (y compris le prolétariat) du groupe ethnique dont elle fait partie en base politique pour elle-même que cette bourgeoisie peut être incluse dans la bourgeoisie autochtone ; de là la position ambiguë de la bourgeoise « ethnique », devant à la fois exalter la culture nationale (ou particulière) pour maintenir sa base politique, et souligner les intérêts de classe qu’elle partage avec le reste de la bourgeoisie » (Bernier, Elbaz, Lavigne, 1978 : p. 51).

Conclusion

Pour conclure, au-delà d’un discours moraliste ou misérabiliste, le combat pour l’intégration, contre le racisme et les discriminations est donc avant tout lié à un choix politique : -    soit, combler l’écart entre « l’égalité formelle » et « l’égalité réelle » en développant des actions ambitieuses antisécuritaires, de solidarité, d’émancipation et de régulation du marché économique pour plus de justice sociale et de reconnaissance des personnes ; -    soit, déconnecter l’expression du racisme et des discriminations des rapports sociaux inégalitaires en promouvant une société libérale, rationnelle et hyper-judiciarisée s’appuyant sur une conception idéologique méritocratique (responsabilité individuelle), élitiste, moraliste, sécuritaire, voire communautariste.

Or, nous pensons qu’il est urgent de stopper le remplacement du rapport de classe par le rapport de « race ».

Voulons-nous en effet qu’à l’instar des Etats-Unis, notre société soit fondée, comme l’affirme Yves Michaud (9), non plus sur un projet politique individualiste et égalitariste mais sur trois piliers : la religion, le droit et l’argent ?

Au lieu de se diviser, de se déchirer et au bout du compte de laisser les « libéraux et/ou moralo-sécuritaires » tirer politiquement profit de ces divisions, n’est-il pas important que les mouvements laïques et d’éducation populaire ainsi que les partis démocratiques réinvestissent un antiracisme politique subversif combinant le combat contre le racisme avec la lutte internationale face à l’ultra-libéralisme économique dérégulateur ? Manuel Boucher Sociologue.


Bibliographie

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Notes

Pour une large part, ce texte reprend les éléments d’un article déjà publié in M. Boucher (dir.), Discriminations et ethnicisation. Combattre le racisme en Europe, La Tour d’Aigues, éd. L’Aube, 2006.
1- Un jeune homme, Ilan Halimi, choisi parce qu’il appartenait à la « communauté juive » et donc considéré comme potentiellement riche fût attiré par une rabatteuse appartenant à une bande criminelle, séquestré puis torturé par ses geôliers au point qu’il mourut de mauvais traitements avant que la rançon demandée en échange de sa libération ne put être remise ; Chaïb Zehaf a été abattu le 4 mars 2006 à la sortie d’un bar à Oullins par un déséquilibré fasciné par les armes à feu et les thèses de l’extrême droite. Suite à ces crimes, des manifestations ont été organisées mais ont suscité des polémiques et des différences de point de vue importantes entre les mouvements anti-racistes.

2- Le mouvement des Frères musulmans est une organisation fondamentaliste fondée en 1928 en Egypte par un jeune instituteur du nom d’Hassan al-Bana. Elle est basée sur cinq commandements : « Dieu est notre but ; le Prophète est notre modèle ; le Coran est notre loi ; le jihad est notre vie ; le martyre est notre vœu ».

3- Le 13 mai 2006, à l’appel du collectif « Uni(e)s contre une immigration jetable », une mobilisation nationale est organisée à Paris pour protester contre la réforme - proposée par le ministre de l’intérieur Nicolas Sarkozy - de la loi sur l’immigration modifiant le Code de l’entrée et du séjour des étrangers et du droit d’asile (CESEDA). Ce qui est contesté par les manifestants c’est le durcissement de la législation en matière d’immigration au prétexte qu’il serait nécessaire de passer d’une « immigration subie » à une « immigration choisie ».

4- Il s’agit d’un mode d’auto-organisation d’un groupe social et culturel dans une perspective ethnocentrique.

5- Cf. M. Boucher, « Quand le MRAP dérape : analyse d’une dérive », 8 février 2006, article mis en ligne sur le site « www.prochoix.org ». Ne prenant pas la mesure de l’offensive des mouvements islamistes en France et en Europe, opérant par amalgame : tous ceux qui dénoncent les attaques contre la laïcité de la part de ces groupes sont des « islamophobes », des responsables de la Ligue des droits de l’homme (Jean-Pierre Dubois, président de la LDH, Henri Leclerc et Michel Tubiana, présidents d’honneur de la LDH) dénoncent dans le journal Libération du 16 mai l’appel « Un cri contre le racisme et contre l’intégrisme » (www.petition.com) lancé également dans Libération le 28 avril 2006 et initié par Caroline Fourest (essayiste et rédacrtice en chef de ProChoix, Corinne Lepage (ancienne ministre et présidente de Cap 21, Pierre Cassen (Les Amis de Respublica). Par crainte « politiquement correcte » d’être taxés d’islamophobes, ces membres de la LDH abdiquent face aux attaques des obscurantistes soulignant qu’ils préfèrent « dialoguer plutôt que diaboliser l’islam politique ».

Commission Départementale d’Accès à la Citoyenneté.
Commission pour la Promotion de l’Egalité des Chances et la Citoyenneté.
Fonds d’Action et de Soutien pour l’Intégration et la Lutte contre les Discriminations.
Haut Conseil à l’Intégration.
Groupe d’Etudes et de Lutte contre les Discriminations.
Haute Autorité de Lutte contre les Discriminations.

6- Des chercheurs en sciences sociales de Bordeaux ont montré que dans cette académie, l’école accentue la ségrégation au point on l’on peut parler d’ « apartheid scolaire » ou de « ghetto scolaire » : « 10% des collèges concentrent 40% des élèves issus de l’immigration, qu’ils soient ou non de nationalité française. Les trois quarts de ces élèves viennent de milieux défavorisés et la moitié ont un ou deux ans de retard. » Cf. G. Felouzis, F. Liot, J. Perroton, L’Apartheid scolaire. Enquête sur la ségrégation ethnique dans les collèges, Paris, éd. Seuil, 2005 ; G. Felouzis, « La ségrégation ethnique au collège et ses conséquences » in Revue Française de Sociologie, 44-3, juillet-septembre 2003, pp. 413-447.

7- Cf. A. Begag, La République à ciel ouvert, Rapport pour Monsieur le ministre de l’intérieur, de la sécurité et des libertés locales, novembre 2004. Ce travail a été remis à Dominique de Villepin le 14 décembre 2004.

8- Critiquant le colonialisme, des africanistes révèlent que l’« ethnification » est une forme de domination et de dépolitisation. Le processus d’ethnification favorise la construction de catégories et de frontières exogènes et/ou endogènes. Cf. J-L. Amselle, E. M’Bokolo, Au cœur de l’ethnie. Ethnies, tribalisme et état en Afrique, Paris, éd. La Découverte/Poche, 1999.

9- Voir l’entretien de Yves Michaud in Le Monde du mercredi 29 décembre 2004, p. 8.

http://www.prochoix.org/cgi/blog/2006/05/28/517-leclatement-de-lespace-antiraciste-instrumentalisation-et-ethnicisation-dun-combat-politique-manuel-boucher