Construisons un vaste front antiraciste contre l'extrême droite et les extrémismes religieux. La République d'abord par Philippe LAMY, Cédric PORIN et Antoine SPIRE, membres du comité central de la Ligue des droits de l'homme.

Nous avons décidé, contrairement aux usages, de répondre directement à l'article publié par Jean-Pierre Dubois, notre président, Michel Tubiana et Henri Leclerc, ses deux prédécesseurs. Les enjeux sont importants. Dans le processus de décomposition politique qui frappe notre pays, la pétition «Un cri contre le racisme et contre l'intégrisme», initiée par Caroline Fourest, Corinne Lepage et Pierre Cassen, soutenue par de nombreuses personnalités politiques de gauche et de responsables de la mouvance antiraciste, nous semble utile et répond à une attente politique des citoyens de ce pays avant l'élection présidentielle.
Comme nos trois présidents à la Ligue des droits de l'homme (LDH), nous ne partageons pas certaines des prises de position antimusulmanes de Respublica dont se réclame Pierre Cassen, mais nous pensons que, dans cette période déterminante pour l'avenir de la démocratie, nous devons rechercher alliances et compromis pour avancer. Nous ne voulons pas d'un nouveau 21 avril ! C'est pourquoi nous pensons que ce qui nous rassemble est plus fort que ce qui peut nous séparer. Recherchons des voies communes plutôt que de lancer des anathèmes. Cessons d'étiqueter définitivement les personnes !
Cette pétition affirme haut et fort l'existence de mouvances intégristes dans l'islam contemporain. Le constat est juste, ce que les pétitionnaires appellent «l'islam politique» réactionnaire gagne partout du terrain et, contrairement à ce que Jean-Pierre Dubois, Michel Tubiana et Henri Leclerc affirment, il y a des liens philosophiques et idéologiques entre les diverses mouvances intégristes de l'islam... Olivier Roy pensait que «l'islam politique» avait connu un échec, la révolution islamiste iranienne n'ayant pas réussi à exercer son hégémonie sur les autres mouvances. Mais force est de constater qu'aujourd'hui l'islamisme radical est devenu la principale force de contestation dans les pays du monde musulmans. Au Proche-Orient, les partis nationalistes arabes cèdent petit à petit le pas aux partis religieux. Le Hamas, qui pratiquait, il y a encore peu, des attentats terroristes en manipulant des candidats au suicide, est aujourd'hui au pouvoir en Palestine. Les Frères musulmans, la principale force de cet islam radical, gagnent du terrain tous les jours. Le président iranien multiplie les déclarations négationnistes et antisémites sans susciter d'ailleurs de vives protestations au sein des pays du Proche-Orient. En Irak, ce ne sont qu'attentats sanglants, enlèvements, tortures au nom de l'islam, pratiqués par des groupes radicaux chiites ou sunnites, situation engendrée par l'occupation américaine. Un espoir existe en Turquie de voir l'avènement durable d'un islam politique démocratique. Si l'Europe lui ferme les portes, la tentation de se tourner vers l'intégrisme sera forte. Le lien qu'il faut établir entre ces mouvances intégristes de l'islam qui se retrouvent en France, même si elles sont très minoritaires, c'est la volonté de régenter la société dans son ensemble à l'aide de certains préceptes de l'islam, dans les institutions politiques, bien sûr, mais également dans la presse, dans la famille, la sexualité, la médecine ou encore les consciences.
Ce souhait peut sembler concerner les autres intégrismes religieux. Force est cependant de constater qu'ils ne présentent actuellement aucun danger pour un Etat, ni non plus en France. Les trois présidents de la Ligue des droits de l'homme considèrent que la situation dans les pays musulmans n'a pas d'impact sur les esprits des musulmans de France. Pourtant, affirmer l'existence des intégristes islamistes, dire et écrire qu'ils sont dangereux, permet de les différencier de la majorité des musulmans de France démocrates et attachés à la laïcité. Défendre les droits de tous, et notamment ceux des plus exploités, socialement marginalisés par les gouvernements successifs, ne signifie pas qu'il faille «dialoguer» avec un islam politique réactionnaire qui infériorise les femmes. Dialoguer avec l'islam politique ? Mais lequel ? Celui de Tariq Ramadan qui dresse des listes de personnalités juives ou supposées telles pour montrer leur inféodation à Israël ? Dialoguer avec l'UOIF qui organise de grands rassemblements où les femmes, voilées, séparées des hommes, écoutent les propos de Dieudonné, de Christine Boutin ou de Hani Ramadan ? Nous sommes prêts à dialoguer avec celles et ceux qui combattent tous les intégrismes et tous les racismes. Nous voulons soutenir ces femmes qui, dans nos quartiers, à Alger ou à Casablanca, se battent, et parfois au péril de leur vie, pour mener l'existence de leur choix.
Nous devons combattre les intégristes comme il faut continuer à combattre l'extrême droite, car ils ont les mêmes objectifs : réduire à néant la loi de 1905 et tous les fondements de la République démocratique et sociale.
Cette pétition a pour objectif de donner un débouché politique aux Français en 2007, autre que Le Pen, De Villiers ou Sarkozy.
Contrairement à ce qu'écrivent les présidents de la LDH, la pétition intègre dans son raisonnement les causes de la montée de l'intégrisme. Les causes sociales d'abord, puisqu'elle évoque l'exclusion et les inégalités, la lutte contre les discriminations et le racisme ensuite, puisqu'elle réaffirme la stigmatisation dont les musulmans sont victimes. Mais, en reléguant la lutte contre l'intégrisme sur le seul terrain social, les responsables de la Ligue refusent à l'action politique son plein pouvoir d'intervention.
Nous sommes en désaccord sur le fond mais également sur la forme et le ton de la réponse opposée aux pétitionnaires. Pourquoi être méprisant, voire insultant à leur égard ? En prétendant que les pétitionnaires useraient «de la même logique que Philippe de Villiers», les dirigeants de la Ligue utilisent une rhétorique qui, en d'autres temps dans d'autres organisations, visait à désigner tout adversaire ou tout concurrent comme «social-fasciste».
Nous ne concevons pas le combat politique ainsi. Les pétitionnaires, dont Françoise Seligmann, présidente d'honneur de la LDH, appartiennent à la gauche politique qui partage l'essentiel des valeurs que la LDH défend. Mais loin de penser ses alliances, la Ligue s'enferme dans un majestueux solipsisme qui risque de devenir un solo funèbre.
Nous célébrons cette année le centenaire de la réhabilitation du capitaine Dreyfus. La Ligue des droits de l'homme aurait dû se saisir de cet événement pour rappeler la modernité des valeurs qui ont conduit à sa création en 1898. Qu'il nous soit permis de penser que son absence à la commémoration organisée par la Cour de cassation est symbolique d'une évolution que nous déplorons !
Comment la Ligue fondée lors de l'affaire Dreyfus n'a-t-elle perçu que trop tardivement les dangers de la montée d'un nouvel antisémitisme ? Comment ne pas rechercher les modalités d'action avec celles et ceux de cette gauche laïque, antiraciste, féministe ? Sachons reconnaître nos vrais alliés !
Avant de chercher ce qui peut nous opposer, cherchons ce qui nous rassemble, et d'abord les valeurs de la République. En 1934, un pacte d'unité d'action antifasciste, préfigurant le Front populaire, fut signé dans les locaux de la LDH.
Nous espérons que puisse se construire un vaste front antiraciste contre l'extrême droite, les intégrismes religieux, et les politiques gouvernementales flattant la xénophobie avec, disons-le clairement, le MRAP mais aussi SOS Racisme, la LICRA, «Ni Putes, Ni Soumises». En ce qui concerne cette union, tous doivent faire cet effort. Et si la Ligue des droits de l'homme en était l'initiatrice ?


Pour plus d'informations :

Un cri conte le racisme et l'intégrisme , Pétition de Caroline Fourest, Pierre Cassen et Corinne Lepage

et la Tribune de Jean-Pierre Dubois (Président de la LDH), Henri Leclerc et Michel Tubiana (Présidents d'honneur de la LDH) en réponse à cette pétition

16 mai - Tribune publiée dans Libération
Dialoguer plutôt que diaboliser l'islam politique

Caroline Fourest, Corinne Lepage et Pierre Cassen lancent un appel «contre un nouvel obscurantisme» (Libération du 28 avril); ils s'élèvent contre le racisme et appellent à lutter contre l'islam politique réactionnaire. Ne boudons pas notre plaisir de voir ces trois personnalités reprendre à leur compte l'analyse sociale des causes du racisme et le rejet des amalgames entre musulmans et terrorisme ou Islam et intégrisme. Cela change des discours que l'on peut lire dans Respublica s'en prenant aux musulmans qui «réquisitionnent les rues voisines [de Barbès] pour se prosterner en direction de la Mecque», et «à l'attitude irresponsable de la police face à cette réquisition de l'espace public ainsi qu'au regard des troubles provoqués pour la circulation automobile». Sans compter les diatribes contre le «juif converti Lustiger» attendues par des religieuses qui «toutes arborent des hijabs aux couleurs ternes», ou l'intolérance à l'encontre des lieux de culte lorsque, du fait de l'implantation d'une mosquée, «l'école aura à subir une servitude de vue qui est susceptible d'enfreindre la liberté pédagogique». Ou encore l'appel à exiler des citoyens français parce qu'ils sont membres de l'Union des organisations islamiques de France!

Arrêtons là le rappel du passé! Si ce n'est que, présent à l'esprit de tous ceux qui ont toujours plaidé pour une réponse universelle au racisme et à l'antisémitisme, il est à craindre qu'il restreigne la confiance accordée aux nouveaux convertis. Rappelons quelques évidences. Le racisme et l'antisémitisme trouvent à s'exprimer et à grandir sur le terreau de l'exclusion dont sont victimes des catégories entières de population, enfermées dans des ghettos territoriaux et sociaux, assignés à résidence par leurs origines, discriminées quotidiennement. Les représentations coloniales sont encore pleinement à l'oeuvre dans une France qui refuse de regarder son histoire en face, même si la situation n'est en rien une continuation de la lutte anticoloniale ou si les populations issues de cette histoire ne sont pas une nouvelle catégorie politique. Nous avons besoin d'une école qui cesse de reproduire les mécanismes de ségrégation sociale qui pèse sur cette institution. Il faut reconnaître concrètement à tous une égalité des droits (et non des chances) sans recourir à un quelconque «espoir religieux» ou à une prétendue discrimination positive qui n'est, dans l'esprit de son auteur, que la forme contemporaine de la charité individuelle. Et encore restreinte aux seuls Français, tant monsieur Sarkozy flatte la xénophobie ambiante.

Nous n'avons pas besoin de changer la loi de 1905, pas plus que nous n'avions besoin d'une loi antivoile, pour faire vivre la laïcité, atteinte dans ses fondements par les discriminations, y compris religieuses, qui frappent des millions d'individus. Sacraliser les religions en créant un délit pénal de blasphème est intolérable si nous voulons préserver la liberté d'expression, laquelle n'autorise pas, en revanche, à insulter les fidèles d'une foi. Les projets et discours gouvernementaux et de la majorité en matière d'immigration sentent le racisme et la xénophobie et il serait utile que les signataires de cette pétition s'expriment, sur ce sujet, s'ils veulent être crédibles. Tout cela, et quelques autres choses, nous le savons et nous le disons depuis longtemps. Voici que tout serait conditionné à la lutte contre l'islam politique. Selon nos pétitionnaires, rien ne serait possible si nous ne nous opposions pas à la montée des Frères musulmans dans le monde arabe ou en Europe, qualifiée de nouveau totalitarisme, aux «barbus» et aux «filles voilées». On sourit d'abord face à la confusion qui conduit à faire de tout «barbu» et de toute «fille voilée» les suppôts d'un islam politique et réactionnaire.

A peine, les auteurs de cet appel s'échappaient-ils de ces amalgames qu'ils y retombent aussitôt. Trois erreurs doivent être évitées si nous voulons apporter des réponses efficaces. La première est de tout mêler dans le concept fourre-tout d'islam politique, fût-il réactionnaire. Le régime iranien, les talibans, les Frères musulmans, le gouvernement turc, etc. ne peuvent se résumer en un mouvement tentaculaire animé par les mêmes intérêts ni par les mêmes projets. Il s'en suit une profonde méconnaissance qui favorise les jugements lapidaires et l'impuissance. La seconde erreur est d'utiliser la situation de certains pays arabes pour apprécier la situation en France et en Europe. Comparer la victoire du Hamas, résultat de la politique israélienne et, dans une moindre mesure, des échecs de l'Autorité palestinienne, ou la victoire virtuelle des Frères musulmans en Egypte et ce que nous connaissons ici, c'est travestir la réalité et assimiler, par essence, les citoyens européens de confession musulmane à ces mouvements. Monsieur de Villiers use de la même logique pour rejeter l'islam en tant que religion.

Si, comme l'écrivent les pétitionnaires, il ne faut pas «laisser ces êtres et ces quartiers être mis sous tutelle par des groupes religieux parce que l'Etat se désengage du social», convenons que la réponse est d'abord dans la fin des discriminations et de l'exclusion sociale, sauf à confondre les ferments et les effets. Il n'en est pas autrement à l'extérieur de nos frontières. Soumis à des gouvernements corrompus, victimes du double discours permanent des pays occidentaux, lassés de la pauvreté et de l'arbitraire, les peuples des pays arabes se voient proposer une alternative religieuse qui n'est que le rideau derrière lequel se cache notre incapacité collective à offrir une alternative politique. Dès lors, trois sortes de réactions se dessinent. Les Etats-Unis, soucieux de maintenir leur puissance, ont engagé un dialogue avec ces mouvements en cherchant à tisser les mêmes rapports qu'ils entretiennent avec le régime de l'Arabie Saoudite. C'est la transposition en termes de paix armée du choc des civilisations: faites ce que vous souhaitez si vous respectez nos intérêts. C'est l'assurance de conflits permanents parsemés d'instants de répit.

On peut croire aussi qu'en s'en prenant avant tout à l'obscurantisme on résoudra le problème, ce qui ne sera évidemment pas le cas, les injustices continuant à produire leurs effets destructeurs. Reste une troisième hypothèse qui inclut à la fois le dialogue et le respect de la liberté de conscience, de l'égalité et de la démocratie. Sauf à décréter que tout islam politique est proscrit, ce que nous n'avons pas fait en Europe avec les mouvements chrétiens, nous aurons, bien sûr, à dialoguer. D'abord en cessant de diaboliser l'islam, ici ou ailleurs, et en lui reconnaissant la place qu'il occupe, comme d'autres religions, dans la vie des peuples y compris au sein de nos sociétés sécularisées. En fondant, ensuite, ce dialogue sur les droits de l'homme et la démocratie ce qui implique, bien entendu, que ces concepts cessent d'être travestis quotidiennement dans nos banlieues comme ailleurs. Ce qui implique aussi d'admettre que chaque peuple peut créer sa propre voie pour y accéder, sans pour autant que nous concédions quoi que ce soit sur les principes essentiels. C'est à ce prix que nous pourrons lutter contre le racisme et l'antisémitisme et réduire l'instrumentalisation du fait religieux, c'est aussi à ce prix que nous pourrons aider tous ceux et toutes celles qui, notamment dans les pays arabes, tentent de faire prévaloir les droits de l'homme et la liberté de conscience.

Paris, le 16 mai 2006