08 juin 2005
LDH : Claudie Lesselier démonte les affirmations de Jean-Pierre Dubois
Monsieur,
Je vous remercie d'avoir répondu à mon courrier et de m'avoir apporté des précisions ainsi que de m'avoir invitée à des évènements organisés par la LDH. Entre temps, j'ai lu la résolution du Congrès de la LDH sur la la laïcité et la lutte contre le racisme, relu votre article "la laïcité au défi du pluralisme culturel" dans le numéro spécial de Hommes et Libertés sur la laïcité. J'ai aussi remarqué votre grande proximité dans divers forums et colloques tenus au cours des années précédentes avec des représentants de l'islamisme radical et des pourfendeurs de la soit disant "islamophobie".
J'en reviens d'abord à votre lettre, et aux propos cités dans Le Monde. Certes c'est une phrase, prise dans un long interview, mais avez vous dit ou non ces mots, je cite à nouveau "celles ci n'ont plus la notion du combat collectif d'il y a 30 ans" (il s'agit des femmes) ? Vos remarques sur "l'individuation" sont à mon avis tout à fait pertinentes, mais il faudrait analyser de plus près l'évolution des combats féministes, disons depuis 1970. Dans les années 70 il y eu des manifestations spectaculaires, de grands élans collectifs. Par la suite ces combats ont pris d'autres formes, moins massives, mais ils se sont davantage enracinés dans la société, pérennisés (construction d'associations), et socialement élargis (je pense notamment, car c'est dans ces combats que je suis particulièrement impliquée, aux mouvements des femmes de l'immigration ou héritières des immigrations).
Vous évoquez votre engagement féministe. Dont acte. Et l'engagement féministe de la LDH. Admettons... Mais quel féminisme ? La diversité culturelle de plus en plus importante de la France est en effet un défi, et une chance, pour la gauche, les mouvements de défense des droits humains, et les mouvements de femmes. Pour moi par exemple, l'apport de l'expérience et de la pensée des femmes venues d'Algérie, d'Iran, d'ailleurs encore, de leurs combats pour la liberté, l'égalité, et pour beaucoup d'entre elles contre l'islamisme, a été fondamental dans mes convictions. Le courage de ces "sans papières" d'Afrique, de Chine ou d'Amérique du sud, de ces exilées qui veulent vivre comme femmes libres, m'est une source d'inspiration constante. Et le combat difficile et quotidien, même individuel, de ces femmes immigrées, de leur filles, ou petites filles, est une force pour le féminisme d'émancipation dont nous sommes très conscientes.
La laïcité pour les femmes, athées, agnostiques ou de toute religion, c'est fondamental. Pour vous (vous l'écrivez dans votre article "La laïcité au défi du pluralisme culturel") "l'enjeu n'est plus l'émancipation face au cléricalisme" , "être laïque aujourd'hui c'est d'abord lutter contre les atteintes à la liberté de conscience" (parmi ces "atteintes" l'interdiction du port du foulard islamiste à l'école, selon vous). Eh bien non, l'enjeu central est toujours l'émancipation contre les pouvoirs religieux, et cette émancipation inclut la liberté de conscience y compris de l'athéisme (l'athéisme vous n'en parlez jamais d'ailleurs). Mes ami(e)s iraniens, marocains, algériens, arabes, berbères, tunisiens, français étiquetés musulmans, croyants ou non, se font traités d'apostats et d'islamophobes. Ailleurs ils et elles risqueraient leur vie et leur liberté, ici c'est avec leurs ennemis que vous travaillez, comme en témoigne l'activité de la LDH dans cette fameuse commission "islam et laïcité", la promotion de Ramadan, et votre participation à des tables rondes avec des militant(e)s islamistes.
La présence de l'UOIF à la manifestation du 7 décembre 2004 n'est donc pas un incident isolé. Vous dites, comme le disait Michel Tubiana, que l'UOIF, signant le texte d'appel contre tous les racisme, l'homophobie, le sexisme, l'antisémitisme est venue "sur nos positions", et vous ajouter n'être pas "naïf " et avoir la possibilité de les dénoncer si ils ne respectaient pas leurs engagements. Depuis le 7 décembre avez-vous vu l'UOIF faire des déclarations contre l'homophobie, l'antisémistisme, le sexisme ? Au contraire, avez vous les livres sur les tables de presse et écouté les conférence au Bourget ? Si l'UOIF accepte de signer un texte affirmant l'égalité des hommes et des femmes, vous devez bien savoir quelle est leur conception de l'égalité... Avez-vous vu un communiqué de l'UOIF contre la notion de l'obéissance de l'épouse à son mari dans le code de la famille algérien, (une décision judiciaire prise en vertu de ce code peut être reconnue en France), contre le fait qu'une femme marocaine, même vivant en France, ne peut transmettre sa nationalité, et, quand elle est mère célibataire, même pas son nom (il lui faut l'autorisation de son père) ?
La résolution du congrès de la LDH affirme que les organisations qui ont refusé de participer à la manifestation du 7 décembre l'ont fait car elles voulaient "créer une hiérarchie entre les victimes". Accusation grave, chacune répondra ; en ce qui concerne l'association dont je fait partie, qui avait signé l'appel, nous n'avons pas participé car nous ne pensons pas qu'on puisse défiler côte à côte avec des partisans de l'islamisme, sachant quelles sont leurs points de vue sur les femmes. Ce choix survient après le refus de la LDH (et de quelques autres organisations) de se joindre à la Marche contre l'antisémitisme sans diluer l'antisémistisme dans "tous les racismes", Il est parfois nécessaire de faire une marche spécifiquement contre telle ou telle violence raciste, quand la situation l'exige . Il était nécessaire de faire la "Marche contre l'antisémitisme" après cette vague de violences et de haines antijuives qui se développait en France et qu'il fallait vigoureusement, explicitement et unanimement dénoncer et combattre en tant que telle. Mais, puisque vous écrivez sur les "défis", face à ce défi, grave, fondamental, complexe, qu'est le renouveau de la haine des juifs aujourd'hui et les formes nouvelles qu'elle prend, la LDH, née pourtant du combat dreyfusard, ne me semble vraiment pas à la hauteur...
Encore une fois, je vous remercie de votre réponse qui me donne l'occasion d'expliciter ma démarche. J'aurais encore beaucoup de remarques à faire et d'analyses à approfondir, mais j'aurais l'occasion de développer mon argumentaire, puisque vous m'avez invitéé à participer au débat de votre prochaine université d'automne, ce dont je vous remercie tout aussi vivement.
A bientôt donc Claudie Lesselier 8 juin 05, 11h
http://www.prochoix.org/cgi/blog/?q=ldh
07 juin 2005
LDH : Réponse de Jean-Pierre Dubois à Claudie Lesselier
Madame,
Je viens d'avoir transmisison de votre message protestant contre la transcription de mes propos par "Le Monde". Je souhaite vous répondre rapidement et moi-même, car je suis désolé d'avoir provoqué cette réaction sur un sujet qui, comme je l'ai dit devant le Congrès, me tient tout particulièrement à coeur.
Vous le savez, un article de presse condense et donc simplifie. Je n'ai cependant pas de reproches à faire à la journaliste, qui n'a pas déformé mais qui a tiré quelques lignes à partir d'explications beaucoup plus circonstanciées, pas seulement d'ailleurs sur ce sujet.
Ce que je lui ai assez longuement expliqué, c'est que, me semble-t-il, nous vivons actuellement une contradiction : la grande majorité des jeunes femmes me paraissent très attachées à leur autonomie (avoir un métier, ne pas dépendre d'un homme, ne pas se laisser imposer leurs choix de vie, etc.) mais, en raison de l'individuation qui touche toute la société, ressentent moins qu'il y a trente ans (pour faire vite) le besoin d'agir collectivement pour l'égalité hommes/femmes, alors que dans beaucoup de médias audio-visuels, dans les messages publicitaires, etc., une certaine régression sexiste me semble manifeste (on se permet ce qu'on ne se serait pas permis, du moins pas à ce point, il y a quelques années).
Il va de soi que je n'ai en aucun cas mis en cause les organisations et les militant(es) féministes (dont je crois faire partie depuis longtemps, comme simple militant et sans prétendre apporter plus que la contribution d'un individu "anonyme"). Je sais, pour avoir au titre de la Ligue des contacts fréquents avec un certain nombre de ces organisations, les difficultés qui sont les leurs pour se faire entendre et pour mobiliser, et il ne me viendrait pas un instant à l'esprit de leur jeter la pierre. La Ligue éprouve d'ailleurs, sur bien des sujets, des difficultés du même ordre dues, pour une large part, à cette même donnée des effets de l'individuation. Il est tout aussi clair que la Ligue n'a pas la prétention de donner des leçons à qui que ce soit. Notre groupe de travail "Droits des femmes" participe, dans la mesure de ses moyens militants certes modestes, à bien des initiatives, collectifs, manifestations, etc., et nous souhaitons évidemment continuer à contribuer à la vie du mouvement féministe. Ce que j'ai dit avec force au Congrès, et répété à la journaliste du "Monde", c'est qu'il s'agissait pour moi d'une des trois priorités de la LDH pour la période qui vient ; c'est d'ailleurs pourquoi les droits des femmes seront le thème de notre prochaine Université d'automne, que nous concevons comme un espace de débats et de formation pour nos militants (et je serais très heureux que, si vous le pouviez et le souhaitiez, vous participiez à ce débat). Nous avons, et nous le savons, beaucoup à apprendre et à recevoir des expériences des un(e)s et des autres.
En ce qui concerne enfin l'UOIF, je crois pouvoir vous rassurer : nous n'avons jamais défilé avec cette organisation confessionnelle (ni avec aucune autre) ; en revanche, le 7 novembre dernier, l'UOIF a signé - non comme organisatrice mais comme l'une des 140 organisations soutenant une initiative - un appel à manifester contre le racisme, l'antisémitisme et toutes les discriminations lancé par la LDH, le MRAP, la Ligue de l'enseignement, la FCPE, la CGT, la CFDT, l'UNSA, la FSU, appel dans lequel nous avions pris grand soin à faire figurer la condamnation de toute discrimination fondée sur le sexe ou les orientations sexuelles. Nous n'avons en rien sollicité cette signature, mais je crois qu'elle nous permettra de mettre cette organisation, comme d'autres, en demeure de respecter l'engagement qu'elle a ainsi pris d'affirmer publiquement et de respecter l'égalité hommes/femmes, et de dénoncer le cas échéant (nous ne sommes pas naïfs) le décalage entre cet engagement et telle orientation ou pratique. En tout cas, ce n'est pas nous qui sommes venus manifester avec l'UOIF sur ses positions, mais l'UOIF qui a signé un texte que je crois sur le fond à l'abri de critiques ; je ne pense donc pas que les organisations syndicales et associatives précitées se soient compromises. En outre, la troisième priorité que j'ai annoncée devant le Congrès devrait vous indiquer notre vigilance sur ce sujet (je me permets de vous faire copie de l'extrait en cause : "la question, enfin, de la diversité et de l’universel, avec cette nécessité vitale, mais aussi cette difficulté, de ne rien céder ni à un ethnocentrisme « occidental » ni au relativisme culturaliste ou communautaire, de refuser aussi bien un universalisme abstrait que la concurrence identitaire. Parfois un peu seule dans la concurrence des emportements et des outrances, la Ligue a tenu cette ligne de crête et elle la maintiendra… pas si seule que cela d’ailleurs. Par exemple, rendez-vous d’abord, pour ceux qui le souhaitent, du 22 au 28 août à Cerisy-la-Salle pour un colloque sur « 1905/2005 : laïcité vivante » ; et rendez-vous aussi les 9 et 10 décembre pour le centenaire de la loi de 1905, avec de nombreuses organisations laïques et syndicales, pour des Assises consacrées à « la laïcité, principe universel »).
Je ne sais si je vous ai convaincue, mais j'espère m'être mieux fait comprendre. Et je souhaite vivement que nous ayons des occasions d'échanger et d'agir ensemble pour des valeurs que, j'en suis sûr, nous partageons.
Cordialement,
Jean-Pierre Dubois.
LDH : Lettre de Claudie Lesselier à Jean-Pierre Dubois nouveau président de la LDH
Je lis dans le Monde d'hier : "le deuxième axe de travail de Monsieur Dubois sera la défense du droit des femmes "parce que celles ci n'ont plus la notion du combat collectif d'il y a 30 ans (...) il faut donc trouver un nouveau mode d'expression collective du féminisme".
Monsieur Dubois, depuis 30 ans je ne vous ai guère vu dans nos combats collectifs, et je ne vois pas très bien quelles notions vous nous avez apporté. Monsieur Dubois nos combat collectifs se poursuivent et vont très bien, merci. Monsieur Dubois, ce sont les féministes qui trouveront les formes d'expression collectives qu'elles (et ils) voudront se donner. La LDH serait la bienvenue dans ces combats, si elle ne s'était pas engagée dans des alliances douteuses et guère féministes avec des forces réactionnaires et antiféministes. Quant on défile avec l'UOIF, où est la "défense du droit des femmes" ? La LDH serait la bienvenue dans ces combats, si elle ne niait pas, dans une déclaration aussi pleine d'ignorance et d'arrogance, les combats menés de façon collective et sans interruption depuis 30 ans (et plus) et une expérience politique que sur ce terrain la Ligue n'a pas, incapable qu'elle a été d'ailleurs de faire vivre réellement une commission femmes ou pour l'égalité hommes femmes en son sein.
Monsieur Dubois, bravo et merci, nous vous attendions, enfin vous arrivez !
Claudie Lesselier