Quand la LDH dérape !

LA LDH a longtemps été une organisation de défense des droits de l'homme. Nous sommes un certain nombre à nous inquiéter de ses dérives. La LDH s'est en effet détournée de son combat anti-raciste pour embrasser la cause islamiste.

28 mai 2006

L’éclatement de l’espace antiraciste. Instrumentalisation et ethnicisation d’un combat politique

Dans un contexte de métamorphose de la société française d’un point de vue endogène (décentralisation, multiculturalisme…) et exogène (déstructuration de l’Etat-nation, européanisation, mondialisation économique…), la lutte pour l’intégration et contre les discriminations raciales s’est rapidement institutionnalisée en même temps qu’elle est devenue un enjeu politico-économique majeur. Cependant, au-delà de la condamnation indispensable de ces phénomènes anti-sociaux, n’assistons-nous pas à un processus de dépolitisation et d’instrumentalisation du combat « antiraciste» par des promoteurs de morale néo-libéraux et communautaires paradoxalement associés avec des défenseurs des libertés individuelles ? Or, cette alliance contre-nature n’affaiblie-t-elle pas définitivement la reconquête politique d’un projet antiraciste, égalitariste et de justice sociale ?

Introduction

Depuis plusieurs années et plus particulièrement ces derniers mois, notamment suite aux violences insurrectionnelles de novembre 2005 dans plusieurs quartiers défavorisés de près de 300 villes de France (Mucchielli, Le Goaziou, 2006), la lutte contre le racisme, les discriminations et pour l’intégration est au centre des préoccupations politiques et médiatiques françaises.

On peut ainsi citer quelques événements récents qui sont directement ou indirectement liés à ces questions : -    la contestation puis le retrait de l’article 4 de la loi du 23 février 2005 reconnaissant le « rôle positif de la présence française outre-mer » et enjoignant l’éducation nationale d’intégrer cet aspect positif dans ses programmes scolaires ; -    l’instauration puis la commémoration d’une journée nationale (10 mai) de la fin de l’esclavage dans un climat très polémique sur la nécessité d’établir aujourd’hui toute la vérité sur la colonisation et de reconstruire l’identité nationale française post-coloniale ; -    l’organisation en ordre dispersé de plusieurs manifestations anti-racistes organisées suite à des meurtres racistes et/ou crapuleux (1). Ainsi, déjà le 7 novembre 2004, la manifestation « unitaire » contre tous les racismes avait été un échec pour cause de désaccords idéologiques des principales associations antiracistes (MRAP, LDH, LICRA, SOS RACISME) sur la participation au défilé de mouvements politico-religieux radicaux, notamment l’Union des Organisations Islamiques de France (UOIF) proche des Frères musulmans (2); -    l’organisation le 29 avril 2006 des Etats généraux des populations noires en France par le Conseil Représentatif des Associations Noires (CRAN) et le Cercle d’Action pour la Promotion de la Diversité (CAPDIV) soutenue par le Fonds d’Action et de Soutien à l’Intégration et à la Lutte contre les Discriminations (FASILD) ; -    l’installation puis la médiatisation de la Haute Autorité de Lutte contre les Discriminations (HALDE) et d’un programme gouvernemental pour la diversité et l’ « égalité des chances ».

Cependant, ce déferlement politico-médiatique rend de plus en plus complexe la compréhension des significations de la lutte contre le racisme, la xénophobie et les discriminations.

En effet, comment saisir le sens politique des multiples innovations et déclarations d’intentions théoriquement destinées à mieux combattre le racisme et les phénomènes discriminatoires ?

Pour répondre à cette vaste question, nous proposons dès lors une analyse des enjeux politiques de l’antiracisme contemporain en décrivant d’une part, les usages et les interprétations des termes polysémiques dernièrement les plus utilisés : l’intégration et la laïcité et d’autre part, l’articulation de ces notions avec les logiques, parfois productrices d’effets pervers, des principaux acteurs affirmant lutter contre le racisme et les discriminations ethniques.

Les interprétations divergentes de l’intégration

La notion d’intégration est un terme « fourre-tout » différemment apprécié en fonction de la situation sociale, culturelle, politique et historique de ceux qui l’emploient ou la commentent :

-    du côté des élus et des représentants des pouvoirs publics, l’intégration est généralement plébiscitée.

En effet, ces acteurs considèrent ce processus comme vertueux et le confondent souvent avec une injonction d’assimilation des populations migrantes dans une République abstraite, une et indivisible.

Or, d’une part, ces mêmes dirigeants, représentants de la « nomenclature sociale » selon Jacques Donzelot (2003), sont les premiers acteurs de la décentralisation qui au-delà de l’effet annoncé : plus de proximité des représentants politiques avec le « peuple », dans la pratique, engendre aussi plus de contrôle social, notamment des plus « pauvres » mais aussi des intervenants sociaux (travailleurs sociaux, médiateurs, acteurs associatifs…) qui agissent auprès d’eux (Boucher, 2003).

D’autre part, l’appel à l’intégration et à la citoyenneté républicaine, notamment par une « mobilisation positive » envers les territoires défavorisés plus généralement nommés quartiers sensibles ou difficiles (appellation montrant la prise en compte de ces espaces urbains essentiellement sous l’angle sécuritaire lié aux questions de délinquance et d’ordre social plutôt que sous l’angle social associé au traitement des inégalités) ne peut in fine cacher une réalité sociologique criante : la multiplication des inégalités selon François Dubet (2000) mais aussi l’augmentation de la ségrégation urbaine et la constitution progressive de « ghettos » socio-ethniques récemment illustrée par les travaux d’Eric Maurin (2004) mettant profondément en cause les tentatives politico-administratives et médiatiques de réparation des écarts entre « l’égalité formelle et l’égalité réelle » (Boucher, 2001).

-    du côté des migrants, de leurs descendants mais aussi des intellectuels et militants qui agissent pour la défense de leurs droits et leur reconnaissance sociale et culturelle, le concept d’intégration est en revanche de plus en plus fréquemment rejeté.

En effet, ce terme est depuis des années politiquement instrumentalisé : dans un contexte de passage d’une immigration de travail à une immigration de peuplement opérée au début des années soixante-dix et aujourd’hui considérée par le gouvernement de Villepin comme une « immigration subie » , l’intégration visait prioritairement les premières générations de migrants qui ne devaient plus seulement s’insérer dans la société française de production industrielle mais s’intégrer (regroupement familial, apprentissage de la langue française et des normes de vie individualistes…) dans une société devenue multiculturelle et post-industrielle.

Or, alors que l’immigration de peuplement a aujourd’hui engendré plusieurs générations de descendants de migrants assimilés culturellement, le mot intégration est toujours utilisé par une multitude d’acteurs sociaux (élus, médias, travailleurs sociaux, enseignants, policiers…) pour décrire des inégalités sociales vécues par les personnes d’origine étrangère qui se sentent pourtant totalement françaises.

En réalité, si le terme intégration est si décrié par les individus et les groupes politiquement visés par ce concept, c’est que d’une part, son usage renvoie surtout à une responsabilité individuelle des personnes visiblement d’origine extra-européenne face à leurs difficultés d’intégration sociale, ce qui renforce leur sentiment d’être stigmatisées et ethniquement discriminées en étant sans cesse associées à leur altérité liée à leur expérience familiale migratoire quelquefois très ancienne.

D’autre part, le concept d’intégration est également confondu avec la notion d’assimilation perçue très négativement car elle ne reconnaît pas l’expérience sociale et identitaire plurielle des personnes.

Ainsi, dans une dynamique propre à l’union européenne (Bolzman, Boucher, 2006), le renforcement des conditions d’intégration de la seconde loi « immigration et intégration » présentée par Sarkozy,, notamment l’obligation de suivre une formation civique et, si nécessaire, linguistique pour obtenir un titre de séjour temporaire ou son renouvellement mais aussi l’exigence de satisfaire aux conditions d’intégration fondée sur le respect des principes républicains pour acquérir une carte de résident (d’une durée de dix ans) est considérée comme une injonction d’assimilation.

Finalement, pour les descendants de migrants et les primo-arrivants, l’intégration représente dès lors un processus de désubjectivation mutilant la construction de l’estime de soi.

Le principe de laïcité remis en question

Le deuxième terme très largement abordé ces derniers temps est celui de la laïcité qui, contrairement à ce que l’on pouvait croire avant la médiatisation et la politisation des cas problématiques de port du voile islamique dans l’enceinte scolaire, est une notion qui garde toute sa conflictualité.

En effet, l’interprétation de la notion de laïcité, qui est actuellement encore la cause de nombreux débats intellectuels et politiques houleux, rappelle que la laïcité ne fait toujours pas consensus. D’ailleurs ce principe est largement incompréhensible au niveau européen et mondial.

En France, l’institutionnalisation de la laïcité au début du XXème siècle (loi de 1905 de séparation de l’église et de l’Etat) s’est opérée dans la douleur.

Effectivement, c’est uniquement suite à des combats quelquefois extrêmement durs entre les forces religieuses conservatrices catholiques et les républicains « anti-cléricaux » que la séparation effective des Eglises et de l’Etat, notamment dans le cadre scolaire, a pu s’opérer dans un contexte de sécularisation de la société française (Lalouette, 2004).

Cependant, ce modus vivendi établi entre les forces religieuses présentes sur le sol national en 1905 (les catholiques, les protestants, les orthodoxes et les juifs) qui semblait, durant tout le XXème siècle, confirmer la perte d’influence dans la vie de la cité des acteurs religieux au profit d’acteurs politiques laïques (marxistes, socialistes, gaullistes, humanistes…) n’était en fait qu’une façade qui a très rapidement éclaté politiquement et médiatiquement au contact des revendications politico-religieuses d’acteurs islamiques incarnant désormais la seconde religion de France.

En fait, dans une situation mondiale de peur de l’islam amalgamé très souvent au terrorisme (attentats du 11 septembre aux Etats-Unis, puis à Madrid et à Londres), à l’archaïsme, au machisme et à la violence faite aux femmes, mais aussi dans un contexte de fin de la guerre froide, de mondialisation économique, de décomposition des Etats-nations et de déstructuration de la classe ouvrière, les revendications légitimes des musulmans de ne pas être écartés du pacte laïque, au-delà des quelques réactions racistes qu’elles génèrent, apparaissent surtout comme un signal fort que la société française officiellement organisée à partir de principes politiques, éthiques et philosophiques républicains : Liberté, Egalité, Fraternité est réellement en crise d’identité.

Ainsi, face à la désinstitutionnalisation, la dépolitisation et la fragmentation culturelle de la société française, la défense parfois hystérique de la laïcité apparaît pour ses défenseurs comme le dernier rempart républicain, voire républicaniste contre les forces obscurantistes venant remplir le vide politique laissé par la décomposition de la société industrielle autrefois basée sur un rapport de force entre les mouvements politiques de gauche progressistes incarnant les classes populaires et les mouvements conservateurs de droite incarnant les classes dirigeantes.

Dans les quartiers populaires, on assiste en effet, notamment depuis le développement de la politique de la ville et le processus de décentralisation, à l’affaiblissement, voire à la disparition progressive d’associations laïques militantes, à l’institutionnalisation d’associations d’insertion et de médiation sociale instrumentalisées à des fins de paix sociale et à l’émergence d’associations confessionnelles et néo-communautaires (4) se nourrissant de la ségrégation sociale et de l’ethnicisation des rapports sociaux (Boucher, 2004).

Ainsi, la querelle à propos de la loi du 15 mars 2004 sur l’interdiction des signes religieux à l’école a dépassé les courants politiques traditionnels (droite/gauche) et mis en scène des intellectuels, des responsables politiques et des militants associatifs proclamant tous la bonne interprétation de la laïcité : -    les uns accusant les « pro-voiles » de s’associer avec les néo-libéraux représentés par Sarkozy et les leaders religieux et racialo-communautaristes pour pacifier des rapports sociaux inégalitaires ; -    les autres reprochant aux « anti-voiles », sous prétexte de défendre la République, de voter une loi raciste, exclusionnaire et liberticide.

Des logiques antiracistes confuses

Dans ce contexte de grande confusion vis-à-vis de principes républicains (intégration/laïcité) érigés en valeurs de cohésion sociale nationale, alors que nous vivons les métamorphoses de la société française d’un point de vue endogène (décentralisation, multiculturalisme…) et exogène (décomposition de l’Etat-nation, européanisation, mondialisation économique…), nous assistons à une alliance paradoxale des promoteurs de morale libéraux-sécuritaires et néo-communautaires, notamment motivés par une logique de gestion des risques et des désordres sociaux, avec des défenseurs des libertés individuelles fondamentalement méfiants vis-à-vis des forces étatiques pensées avant tout comme des promoteurs de violences et d’oppression plutôt que de régulations sociales.

Cependant, cette alliance contre-nature n’affaiblie-t-elle pas définitivement la reconquête politique d’un projet égalitariste et de justice sociale ?

En effet, le thème de la lutte indispensable contre le racisme et les discriminations pour vivre dans une démocratie pluraliste masque parfois des logiques politiques et économiques pouvant aller à l’encontre d’un projet politique anti-raciste.

Actuellement, le combat contre le racisme est effectivement l’enjeu de luttes politiciennes, clientélistes et populistes : -    des dirigeants de mouvements humanistes et anti-racistes historiques prennent fait et cause dans le conflit israelo-palestinien et/ou dans les tensions opposant les gouvernements autoritaires du Moyen-Orient et du Maghreb aux Etats occidentaux. Ils proclament que le seul combat juste est la lutte contre « l’islamophobie » au nom de la défense des populations Arabo-musulmanes considérées comme les plus opprimées. Dans la pratique, ces acteurs intentent des procès en « islamophobie » à tous ceux qui, loin d’être des racistes d’extrême-droite anti-musulmans, au nom de la liberté d’expression, de la laïcité et de l’émancipation des individus, tirent la sonnette d’alarme devant l’avancée importante des fondamentalistes islamistes (Venner, 2005) qui assimilent volontairement l’athéisme ou le blasphème à une forme de racisme (4) . - parallèlement à cette dynamique, d’autres mouvements anti-racistes traditionnellement plus focalisés sur la lutte contre l’antisémitisme mais également des mouvements pro-israeliens d’extrême droite affirment la nécessité absolue de juguler la « judéophobie » au nom de la défense des descendants des victimes de la shoah niant dès lors, involontairement ou pas, l’existence d’autres types de racisme comme l’islamophobie ; -    enfin, des mouvements politico-religieux proches des idéologies rigoristes des « wahabbites » ou des frères musulmans, des militants afro-centristes et tiers-mondistes extrémistes instrumentalisent la lutte contre le racisme au profit de leur vision du monde caricaturale, séparée entre les fidèles à une « communauté » magnifiée et ses ennemis, c’est-à-dire entre les purs et les impurs.

Dans tous les cas, ces militants participent à la hiérarchisation des victimes et du combat anti-raciste.

Ils empêchent de comprendre la complexité de processus de déshumanisation qui sont au fondement même du racisme classique biologique ou néo-culturel.

Par ailleurs, cette pseudo lutte contre le racisme favorise le développement d’un autre « processus repoussoir » : le populisme (Taguieff, 2002).

Effectivement, devant la désindustrialisation, l’augmentation du sentiment d’insécurité (Castel, 2003) sociale, civile et culturelle, les idées populistes sont mobilisées par une diversité d’acteurs se situant à différents niveaux politiques et sociologiques : -    à droite, des petits employés, des commerçants, des ouvriers et des personnes précaires sont tentés par le leader « national-populiste » Le Pen ou l’islamophobe De Villiers et plus généralement, par un retour à l’autoritarisme (traitement sécuritaire des questions sociales, retour à l’Etat gendarme) ; -    à gauche, un ensemble de personnes, de mouvements et de partis participe au renouvellement du populisme agraire et du populisme anti-impérialiste ou même à l’émergence d’un « populisme anti-rmondialiste » (ce phénomène ne peut néanmoins être confondu avec les mouvements et partis altermondialistes reponsables) ; -    au sein de la population immigrée ou d’origine étrangère, des personnes « déclassées » et/ou « acculturées », qui ne sont plus des ouvriers (perte de la conscience de classe) mais davantage des « exclus », ont un fort sentiment de frustration (victimes des discriminations et de la stigmatisation) et sont séduites par une sorte de « populisme islamiste » ou « néo-communautaire ».

L’instrumentalisation de la lutte contre les discriminations

Dans cet espace anti-raciste éclaté, notamment grâce à la législation européenne (art.13 du traité d’Amsterdam), ce sont des acteurs institutionnels représentant les pouvoirs publics d’Etat, des collectivités territoriales et de l’Union européenne qui investissent alors le champ de la lutte contre les discriminations ethniques (Boucher, 2006).

Quoi qu’il en soit, la mobilisation des pouvoirs publics s’appuyant sur le développement de différents dispositifs (parrainage des jeunes dans les entreprises, CODAC*/COPEC*…) et d’établissements spécialisés (FASILD*, HCI*, GELD*, HALDE*…) est sans conteste une avancée dans la lutte juridique et politico-institutionnelle contre les discriminations.

Cependant, cette mobilisation nouvelle des autorités publiques produit également une forme de dépolitisation du combat anti-raciste relevant davantage d’une posture pragmatique et « politiquement correcte » plutôt que d’une réelle volonté politique de transformation sociale.

En effet, au-delà d’une logique juridique pragmatique de mise en conformité avec les législations européenne et des Nations Unies, sein de l’engagement dans la lutte contre les discriminations, deux logiques paraissent surtout favorisées.

La première logique est stratégique : elle est purement motivée par les besoins de l’économie libérale dans un espace concurrentiel où la diversité culturelle apparaît devoir être valorisée.

Dans la pratique, les critères du monde de l’entreprise, autrement dit, le « risque » et le « profit » sont intégrés dans des appels à la lutte contre les « discriminations raciales ».

La « diversité culturelle » des entreprises est associée à des critères de compétitivité et communiquée par des dirigeants d’entreprise, des clubs de réflexion ou d’ « action positive », des ministres d’Etat proches des milieux économiques et politiques libéraux.

Dans cette logique, les valeurs de solidarité sont remplacées par des valeurs de réussite individuelle (travail, pugnacité, courage, risque, audace, entreprenariat…), communautaire et religieuse (tous les « Noirs » sont mes frères, respect des traditions culturelles et confessionnelles, valorisation de la réussite financière dans le pays d’origine à travers des actions charitables et humanitaires…) mesurée par des signes extérieurs de richesse et de pouvoir.

Pourtant, la lutte contre le racisme devrait d’abord s’inscrire dans un projet de société humaniste et ne peut donc pas durablement être rattachée à une posture cynique, gestionnaire et économiquement pragmatique.

Or, les responsables de l’Education nationale sont complices de cette posture.

En effet, au lieu de chercher à transformer le système éducatif en profondeur pour permettre à chaque élève, en fonction des ses capacités, de ses motivations et de ses rêves de construire un parcours scolaire de réussite et d’épanouissement personnel, le concept de « mérite » individuel (être bon élève) est considéré comme en principe indispensable pour entrer dans le monde prisé des élites propre aux filières d’excellence, des grandes écoles et des entreprises où la compétition est érigée en valeur.

Dans cette perspective, les actions de « discrimination positive » mises en œuvre dans des grandes écoles (ESSEC, Sciences-Po…) et des lycées parisiens prestigieux (Henri IV, Louis Legrand…) en faveur de quelques élèves méritants originaires des « quartiers sensibles » viennent masquer la réalité d’un système éducatif toujours très inégalitaire pour la majorité des élèves issus des classes populaires et plus particulièrement pour les migrants ou leurs descendants : la ségrégation ethnique dans l’école crée en effet de l’ethnicisation et non le contraire (6).

Pourtant, en cas d’échec, le tri scolaire opéré à l’entrée (respect et contournement de la carte scolaire) puis tout au long de la scolarité d’un élève laisse celui-ci et sa famille seuls face à leur « conscience malheureuse ».

En fait, la réussite scolaire est toujours largement associée d’une part, à la possession de capitaux culturel, social et économique à l’entrée à l’école et d’autre part, au respect d’un « ordre scolaire » autoritaire.

Le succès scolaire ne sanctionne donc pas le mérite unique des individus, c’est-à-dire, « le résultat objectif d’une action, la performance et l’engagement de l’acteur dans cette action » (Dubet, 2006 : p. 119) puisque celui-ci dépend également de la chance, des opportunités, des héritages et du respect des règles transmises et intériorisées dites et non dites.

Dans le système scolaire, la réussite relève donc d’un « mythe méritocratique » de justice.

La seconde logique est une logique de pacification sociale : des « figures d’exemplarité » sont chargées de neutraliser leurs pairs.

Dans un contexte de paupérisation, de ségrégation sociale et ethnique des quartiers populaires, au nom d’une politique d’insertion et de lutte contre les discriminations, il s’agit en réalité de surtout faire émerger des forces de l’ordre et des agents d’encadrement des « nouvelles classes dangereuses » (Rey, 1996) issus de ces mêmes milieux.

Dans la pratique, les pouvoirs publics annoncent le développement de forces de l’ordre issues des « minorités visibles » (7), recrutent massivement des médiateurs sociaux précaires à partir de critères principalement ethniques (Noirs, Arabes) et territoriaux (habiter un quartier sensible) et reconnaissent des « promoteurs de morale » religieux et ethno-culturels.

Cependant, cette logique contient des « effets pervers », notamment des risques de « racisation » : -    seules les personnes noires ou arables sont finalement légitimées à intervenir auprès de personnes de la même origine qu’eux ; -    tous les rapports de domination, d’inégalités et d’humiliations sont amalgamés à la production du racisme.

Le rôle des élites d’origine immigrée

En définitive, dans l’objectif de réaliser un projet de société libéral-sécuritaire incarné en France par Sarkozy, le combat anti-raciste éclaté est largement instrumentalisé par ceux qui jugent utile de conjuguer une société flexibilisée, ethniquement divisée et culturellement étanche mais sécurisée par un nombre important de forces de l’ordre diversifiées et contrôlées par des croisés de la morale.

Dès lors, dans cette entreprise, des acteurs des classes dominantes et dirigeantes s’associent avec des représentants des « minorités ethniques » ou religieuses.

En fait, les théoriciens d’inspiration « marxienne », sans doute un peu trop rapidement déjugés par la plupart des analystes des relations interethniques, apportent un éclairage fondamental pour comprendre cette alliance.

Dans les années soixante-dix, ces analystes avaient en effet souligné que les critères de différenciation raciale et ethno-culturelle ne sont pas seulement utilisés par les classes dominantes mais aussi par une frange des groupes ethnifiés (8), c’est-à-dire par « une petite bourgeoisie ethnique qui aspire à devenir bourgeoisie » (Bernier, Elbaz, Lavigne, 1978 : p. 45).

Les détenteurs d’une autorité traditionnelle, charismatique ou rationnelle, notamment économique et politique, qu’ils soient issus des classes dominantes ou des groupes minoritaires, ont intérêt à maintenir des critères de différenciation ethniques et raciaux pour maintenir ou développer leur pouvoir.

Dans le système capitaliste, le maintien de caractères ethno-culturels a donc une explication principale : la division de la classe exploitée pour préserver l’ordre établi garantissant les profits financiers ainsi que la reproduction du pouvoir détenu par une « élite » exploitant et aliénant la majorité.

Ainsi, « les critères de justification du statut des minorités » (la culture, les coutumes, la couleur de peau…) sont utilisés idéologiquement car ils sont des prétextes pour maintenir un système d’exploitation et d’aliénation.

En France, on comprend mieux alors l’ambivalence de certaines élites issues de l’immigration :

« La bourgeoisie minoritaire en tire aussi des avantages : en effet, ce n’est que si elle transforme la majorité (y compris le prolétariat) du groupe ethnique dont elle fait partie en base politique pour elle-même que cette bourgeoisie peut être incluse dans la bourgeoisie autochtone ; de là la position ambiguë de la bourgeoise « ethnique », devant à la fois exalter la culture nationale (ou particulière) pour maintenir sa base politique, et souligner les intérêts de classe qu’elle partage avec le reste de la bourgeoisie » (Bernier, Elbaz, Lavigne, 1978 : p. 51).

Conclusion

Pour conclure, au-delà d’un discours moraliste ou misérabiliste, le combat pour l’intégration, contre le racisme et les discriminations est donc avant tout lié à un choix politique : -    soit, combler l’écart entre « l’égalité formelle » et « l’égalité réelle » en développant des actions ambitieuses antisécuritaires, de solidarité, d’émancipation et de régulation du marché économique pour plus de justice sociale et de reconnaissance des personnes ; -    soit, déconnecter l’expression du racisme et des discriminations des rapports sociaux inégalitaires en promouvant une société libérale, rationnelle et hyper-judiciarisée s’appuyant sur une conception idéologique méritocratique (responsabilité individuelle), élitiste, moraliste, sécuritaire, voire communautariste.

Or, nous pensons qu’il est urgent de stopper le remplacement du rapport de classe par le rapport de « race ».

Voulons-nous en effet qu’à l’instar des Etats-Unis, notre société soit fondée, comme l’affirme Yves Michaud (9), non plus sur un projet politique individualiste et égalitariste mais sur trois piliers : la religion, le droit et l’argent ?

Au lieu de se diviser, de se déchirer et au bout du compte de laisser les « libéraux et/ou moralo-sécuritaires » tirer politiquement profit de ces divisions, n’est-il pas important que les mouvements laïques et d’éducation populaire ainsi que les partis démocratiques réinvestissent un antiracisme politique subversif combinant le combat contre le racisme avec la lutte internationale face à l’ultra-libéralisme économique dérégulateur ? Manuel Boucher Sociologue.


Bibliographie

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Notes

Pour une large part, ce texte reprend les éléments d’un article déjà publié in M. Boucher (dir.), Discriminations et ethnicisation. Combattre le racisme en Europe, La Tour d’Aigues, éd. L’Aube, 2006.
1- Un jeune homme, Ilan Halimi, choisi parce qu’il appartenait à la « communauté juive » et donc considéré comme potentiellement riche fût attiré par une rabatteuse appartenant à une bande criminelle, séquestré puis torturé par ses geôliers au point qu’il mourut de mauvais traitements avant que la rançon demandée en échange de sa libération ne put être remise ; Chaïb Zehaf a été abattu le 4 mars 2006 à la sortie d’un bar à Oullins par un déséquilibré fasciné par les armes à feu et les thèses de l’extrême droite. Suite à ces crimes, des manifestations ont été organisées mais ont suscité des polémiques et des différences de point de vue importantes entre les mouvements anti-racistes.

2- Le mouvement des Frères musulmans est une organisation fondamentaliste fondée en 1928 en Egypte par un jeune instituteur du nom d’Hassan al-Bana. Elle est basée sur cinq commandements : « Dieu est notre but ; le Prophète est notre modèle ; le Coran est notre loi ; le jihad est notre vie ; le martyre est notre vœu ».

3- Le 13 mai 2006, à l’appel du collectif « Uni(e)s contre une immigration jetable », une mobilisation nationale est organisée à Paris pour protester contre la réforme - proposée par le ministre de l’intérieur Nicolas Sarkozy - de la loi sur l’immigration modifiant le Code de l’entrée et du séjour des étrangers et du droit d’asile (CESEDA). Ce qui est contesté par les manifestants c’est le durcissement de la législation en matière d’immigration au prétexte qu’il serait nécessaire de passer d’une « immigration subie » à une « immigration choisie ».

4- Il s’agit d’un mode d’auto-organisation d’un groupe social et culturel dans une perspective ethnocentrique.

5- Cf. M. Boucher, « Quand le MRAP dérape : analyse d’une dérive », 8 février 2006, article mis en ligne sur le site « www.prochoix.org ». Ne prenant pas la mesure de l’offensive des mouvements islamistes en France et en Europe, opérant par amalgame : tous ceux qui dénoncent les attaques contre la laïcité de la part de ces groupes sont des « islamophobes », des responsables de la Ligue des droits de l’homme (Jean-Pierre Dubois, président de la LDH, Henri Leclerc et Michel Tubiana, présidents d’honneur de la LDH) dénoncent dans le journal Libération du 16 mai l’appel « Un cri contre le racisme et contre l’intégrisme » (www.petition.com) lancé également dans Libération le 28 avril 2006 et initié par Caroline Fourest (essayiste et rédacrtice en chef de ProChoix, Corinne Lepage (ancienne ministre et présidente de Cap 21, Pierre Cassen (Les Amis de Respublica). Par crainte « politiquement correcte » d’être taxés d’islamophobes, ces membres de la LDH abdiquent face aux attaques des obscurantistes soulignant qu’ils préfèrent « dialoguer plutôt que diaboliser l’islam politique ».

Commission Départementale d’Accès à la Citoyenneté.
Commission pour la Promotion de l’Egalité des Chances et la Citoyenneté.
Fonds d’Action et de Soutien pour l’Intégration et la Lutte contre les Discriminations.
Haut Conseil à l’Intégration.
Groupe d’Etudes et de Lutte contre les Discriminations.
Haute Autorité de Lutte contre les Discriminations.

6- Des chercheurs en sciences sociales de Bordeaux ont montré que dans cette académie, l’école accentue la ségrégation au point on l’on peut parler d’ « apartheid scolaire » ou de « ghetto scolaire » : « 10% des collèges concentrent 40% des élèves issus de l’immigration, qu’ils soient ou non de nationalité française. Les trois quarts de ces élèves viennent de milieux défavorisés et la moitié ont un ou deux ans de retard. » Cf. G. Felouzis, F. Liot, J. Perroton, L’Apartheid scolaire. Enquête sur la ségrégation ethnique dans les collèges, Paris, éd. Seuil, 2005 ; G. Felouzis, « La ségrégation ethnique au collège et ses conséquences » in Revue Française de Sociologie, 44-3, juillet-septembre 2003, pp. 413-447.

7- Cf. A. Begag, La République à ciel ouvert, Rapport pour Monsieur le ministre de l’intérieur, de la sécurité et des libertés locales, novembre 2004. Ce travail a été remis à Dominique de Villepin le 14 décembre 2004.

8- Critiquant le colonialisme, des africanistes révèlent que l’« ethnification » est une forme de domination et de dépolitisation. Le processus d’ethnification favorise la construction de catégories et de frontières exogènes et/ou endogènes. Cf. J-L. Amselle, E. M’Bokolo, Au cœur de l’ethnie. Ethnies, tribalisme et état en Afrique, Paris, éd. La Découverte/Poche, 1999.

9- Voir l’entretien de Yves Michaud in Le Monde du mercredi 29 décembre 2004, p. 8.

http://www.prochoix.org/cgi/blog/2006/05/28/517-leclatement-de-lespace-antiraciste-instrumentalisation-et-ethnicisation-dun-combat-politique-manuel-boucher

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04 mai 2006

Hani Ramadan, Christine Boutin, Vincent Geisser, l’UMP et l’UOIF bras dessus bras dessous ! (par Jeanne Bourdillon)

Du 5 au 8 mai, l’UOIF organise son grand rassemblement annuel au parc des expositions du Bourget. C’est l’événement de l’année pour la branche française des Frères Musulmans. Souvenez-vous, Sarkozy en avait été la vedette en 2003. Il s’était fait applaudir durant toute son allocution jusqu’à qu’il demande aux musulmanes d’enlever leur voile sur les photos d’identité. A partir de là ce fut une véritable bronca dans la salle, organisée par la direction de l’UOIF. Voilées et barbus, bien sûr séparés par une allée salvatrice, se mirent de concert pour conspuer l’orateur qui n’était soudain plus un ami. Ils montrèrent alors aux citoyens de ce pays ce qu’était leur conception de la laïcité, et comment ils entendaient que la République s’adapte à l’islam.

L’année suivante, ce fut Noël Mamère qui paradait aux côtés de Saïda Kada, leader voilée des musulmanes de la région lyonnaise, et vedette du film « Un racisme à peine voilé ». Il n’hésitait pas à témoigner son soutien au droit à porter le voile à l’école, et à caractériser la loi du 15 mars comme une loi raciste. Succès assuré, l’idiot utile fut ovationné par la salle.

christineboutinCette année verra deux nouveaux invités, et pas n’importe lesquels : Christine Boutin et Hani Ramadan ! Hani Ramadan, celui qui défend la lapidation pour les femmes et explique que les Européens qui s’y opposent ont un regard occidental sur cette pratique. Son frère Tariq est un progressiste, à côté, puisque lui réclame seulement un moratoire sur cette pratique barbare et sexiste.haniramadan

Le même Hani Ramadan raconte que le sida est la punition d’Allah infligée aux homosexuels. Il devrait s’entendre comme larrons en foire avec Christine Boutin, agent du Vatican en France, qui, entre autre florilège, déclara : « Toutes les civilisations qui ont reconnue et justifié l’homosexualité comme un mode de vie normal ont connu la décadence », et « Qu’est-ce que l’homosexualité, sinon l’impossibilité d’un être à atteindre l’autre dans sa différence sexuelle… ? ». Bien sûr, il y aura l’Indigène de la République (islamiste) de service, avec l’inévitable Vincent Geisser, qui, bien évidemment évoquera les caricatures islamophobes du Prophète, preuve que la France est devenue un pays raciste, partition qui lui vaudra les applaudissements nourris des barbus et des voilées de la salle.vincentgeisser

olivierroyAutres invités, Olivier Roy, encore un chercheur du CNRS qui expliquera que la laïcité doit s’adapter à la nouvelle donne de la religion musulmane.

Le curé et le pasteur de service, Michel Lelong et Marcel Manoel, complèteront le plateau, ainsi que des maires UMP. Il ne manque, pour compléter le tableau, que les deux députés UMP, les duettistes Roubaud-Raoult, qui, pour avoir déposé une loi contre le blasphème au Parlement, à la demande de l’Union des Associations Musulmanes (UAM) du 93, auraient eu droit à une standing ovation. La présence du prêcheur antisémite Hassan Iquioussen ne dérangera manifestement aucun des ces honorables invités de l’UOIF unis, de la catholique intégriste Boutin au fondamentaliste Hani Ramadan, en passant par l’islamogauchiste Geisser, par la haine de la République et de la laïcité.

Mais toute la gauche n’avait-elle pas accepté, en novembre 2004, de manifester contre le racisme, à l’appel du Mrap et de la LDH, avec l’UOIF ?

Jeanne Bourdillon

Source : ReSPUBLICA édité par l'association: "Les Amis de ReSPUBLICA" 27 rue de la Réunion 75020 PARIS

Courriel: respublica@gaucherepublicaine.org Site: http://www.gaucherepublicaine.org

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28 avril 2006

Fourest, Lepage et Cassen répondent aux critiques de la LDH dans Libération

Nous venons de prendre connaissance de l'attaque des responsables de la LDH contre notre pétition opposée à la fois au racisme et à l'intégrisme publiée dans Libération le 28 avril 2006.

Ces critiques visent moins les positions élaborées dans la pétition qu'à justifier la complaisance problématique de la Ligue des droits de l'homme envers Tariq Ramadan, certains militants du FIS, l'UOIF et plus généralement l'école de pensée des Frères musulmans. Une orientation dont nous sommes nombreux à nous inquiéter, en effet, mais dans d'autres textes. Dommage que cet éclairage soit absent. Les lecteurs de Libération risquent de ne pas s'y retrouver.

Cette attaque laisse surtout à penser que notre appel vise essentiellement l"'islam politique réactionnaire" et minimise volontairement notre cri contre le racisme. Précisons simplement que le titre —"Contre un nouvel obscurantisme" —, tendant à donner cette impression, est de Libération. Notre titre original était "Contre le racisme et contre l'intégrisme", à l'image de la pétition.

Notre appel est clair. Il vise à empêcher que l’ inquiétude légitime des citoyens face à la montée de l’intégrisme , en particulier de l’islam politique, ne soit capitalisée en 2007 par l’extrême droite ou la droite extrême, sous les traits de Le Pen ou de Villiers. Ou bien par la droite anti-laïque sous les traits de Nicolas Sarkozy.

Il faut croire que ce double combat, contre le racisme et contre l’intégrisme, dérange certains militants de gauche dont les cadres de la Ligue des droits de l'homme. Contrairement à de nombreux militants de base de la LDH et du MRAP, qui ont signé cette pétition, ces dirigeants-là nous nient toute légitimité antiraciste au seul motif que nous luttons aussi contre l’intégrisme !

Tout en refusant de s’associer à cet appel, ils nous resservent le bon vieux refrain de la "diabolisation" des islamistes, comme d'autres nous ont expliqué jadis qu'il ne fallait pas diaboliser le FN. Ne leur en déplaise, nous assumons vouloir diaboliser le racisme et l'intégrisme, l'extrême droite et les islamistes. Et nous invitons tous les démocrates à la fois antiracistes et laïques à en faire autant, sans œillères et sans se laisser intimider par les procès d’intention.

Caroline Fourest, Corinne Lepage, Pierre Cassen

La pétition peut être lue et signée sur http://www.prochoix.org/cgi/blog/2006/04/28/482

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23 février 2006

De la caricature à l’impasse, par Michel Tubiana

Dans cet article, Michel Tubiana explique qu'il est pour la liberté d'expression MAIS....

De la caricature à l’impasse, par Michel Tubiana dans Politis

Pour Michel Tubiana*, les réactions à la publication des caricatures du prophète Mahomet montrent que la liberté d’expression, si elle est un principe toujours à réaffirmer, ne peut servir de prétexte à des attaques contre des populations discriminées, pour qui l’islam est un refuge et un mode de résistance.

Des hommes sont morts, des journalistes sont emprisonnés ou sanctionnés, des communautés entières se crispent et se replient sur elles-mêmes ; la publication dans un journal danois de douze caricatures du prophète Mahomet déchaîne les passions et les haines. Voici que nous voyons fleurir d’infâmes caricatures sur la destruction des Juifs d’Europe. Comme si un fait historique pouvait être confondu avec un dogme, comme si caricaturer Mahomet avait un quelconque rapport avec la négation d’un génocide. Nauséabond.

Un des fondements des sociétés démocratiques se trouve dans la liberté d’expression. Cette liberté s’applique non seulement aux informations et aux idées en adéquation avec le sentiment général mais également à celles qui dérangent, voire qui choquent profondément les gouvernements ou telle ou telle partie de la population. Les religions n’échappent pas à cette règle, encore moins dans des sociétés profondément sécularisées qui, à juste titre, refusent d’étendre les interdits d’un dogme au-delà des convictions de chacun. L’islam, comme toute autre religion, doit s’habituer à vivre dans ce contexte. Dans une société apaisée, chacun devrait trouver naturellement les limites au-delà desquelles le propos devient insulte. En dernière instance, le recours, qui doit rester exceptionnel, à la Justice permet de sanctionner les abus avérés.

Tels sont les principes, et rien ne justifie d’y déroger. Mais est-ce seulement cela qui est en jeu dans ce processus infernal ? Les réactions venues d’Europe ou du monde musulman montrent que bien plus est en cause. Si certaines des caricatures sont drôles, d’autres sont de mauvais goût ; celle représentant Mahomet en bombe humaine est effectivement choquante. C’est un sophisme de prétendre que seuls les intégristes peuvent se reconnaître dans ce dessin. On voit mal comment interpréter ce qui est destiné à être compréhensible au premier degré autrement que comme l’assimilation du premier symbole de l’islam au terrorisme. Sans compter le contexte danois où le gouvernement, allié à un parti d’extrême droite, pratique une politique ouvertement xénophobe.

Défendre la liberté d’expression n’implique pas d’abdiquer notre esprit critique quant au sens de ces caricatures. On peut, certes, soutenir que le jugement est libre et qu’il n’est pas interdit de penser qu’une religion (ou les religions) est, par nature, porteuse de violence. Cette forme d’essentialisme a pour corollaire la négation de chaque individu, qui n’est plus alors que le rouage d’un vaste dessein. On sait où mène ce genre de raisonnement. Mais, il est vrai qu’il est de bon ton, en France, sous couvert d’une laïcité détournée de son sens, d’exprimer, au moins inconsciemment, le rejet des musulmans, français ou non, sous couvert d’une critique de l’islam.

L’impunité dont bénéficient les éructations de Philippe de Villiers contre « l’islamisation de la France » trouve aussi sa source dans l’obsession antireligieuse d’un Philippe Val [directeur de Charlie Hebdo, NDLR]. La blessure ressentie par les Européens de confession musulmane et la violence, injustifiable, des réactions dans certains pays arabes trouvent à s’alimenter dans ce mépris et les discriminations dont ils sont victimes.

Ne soyons pas dupes, nombre des manifestations sont le résultat de manipulations de gouvernements arabes qui cherchent par là à se refaire une virginité et à concurrencer les islamistes sur leur terrain. Ceci leur permet, de plus, de réfuter le système démocratique qui permettrait de telles dérives... Il n’empêche : la résonance de ces douze dessins montre que ces populations, qu’elles soient européennes ou non, vivent encore l’islam comme la seule dimension sociale et politique où elles peuvent trouver espoir et réclamer le respect qu’on leur refuse par ailleurs.

La démocratie, les droits de l’homme sont d’autant moins crédibles que leurs porte-drapeaux ne cessent de fouler aux pieds les principes qu’ils proclament. Cela rend encore plus intolérable la commisération affichée des États-Unis, de la Grande-Bretagne ou du gouvernement français qui, tout en tolérant ou commettant les pires injustices, proclament leur attachement au respect de l’islam pour tenter de calmer la colère de peuples entiers. Le facteur religieux devient alors le rideau derrière lequel on cache les questions politiques. Défendre la portée universelle des valeurs de démocratie et de liberté, c’est offrir aux peuples du monde entier un espoir autre que la caricature destructrice de ces principes.

*Avocat, président d’honneur de la Ligue des droits de l’homme.
http://www.politis.fr/article1618.html

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08 juin 2005

L'orientation problématique confirmée (par Caroline Fourest / Prochoix)

jeanpierreduboisL’élection de Jean-Pierre Dubois au poste de président de la La ligue des droits de l’homme est tout sauf une rupture avec la ligne problématique de l’association. Lui qui prétend vouloir donné des leçons aux féministes, en particulier à Ni putes ni soumises, combat la seule conception de la laïcité capable de faire barrage à l'antiféminisme des religieux...

Vice-président de la LDH depuis plusieurs années, Jean-Pierre Dubois fait partie des militants favorables à une « laïcité ouverte », entendez plus ouverte au religieux et surtout à l’islam façon Tariq Ramadan.

Il a notamment écrit un texte, « La laïcité au défi du pluralisme culturel » où il plaide pour une adaptation de la laïcité en fonction des nouvelles demandes communautaires portées par l’islam, et en creux pour l’acceptation du voile à l’école : « être laïque aujourd’hui, c’est d’abord lutter contre les atteintes à la liberté de conscience — et en particulier à la liberté religieuse — et à l’égalité dans l’exercice de cette liberté. »

Ce texte est paru dans Hommes et libertés n°113/114 en juin 2001. Il s’agit des actes d’un colloque de la 6e université d’automne de la Ligue à Paris organisée le 19 novembre 2000. Parmi les intervenants phares : un certain Tariq Ramadan.

Le ton de ce colloque était donné par le carton d’invitation, qui parle d’interroger le « principe de séparation radicale » que représente la laïcité. Mais la présence de philosophes laïques convaincus, comme Henri Pena-Ruiz, peut donner le sentiment d’un certain équilibre. Il n’en est rien. L’ambiance se refroidit lorsque Henri Pena-Ruiz, qui a étudié tous les grands penseurs ayant plaidé pour une conception philosophique rationnelle, fait l’éloge d’Averroès. Ce jour-là, Tariq Ramadan s’énerve et se dévoile : « Je vous interdis de parler de MA culture ! » Cette sortie et surtout sa violence jettent un froid. Henri Pena-Ruiz, qui n’a jamais compris la culture autrement que comme un savoir universel, lui répond d’un air étonné : « Mais monsieur, que veut dire cette conception possessive de la culture. La culture appartient à tout le monde. Moi, je vous offre Voltaire et Rousseau, ce n’est pas MA culture, c’est LA culture ! » La salle applaudit à tout rompre. A la tribune, en revanche, Michel Tubiana et Driss el-Yazami font les gros yeux à Henri Pena-Ruiz. Tubiana le prie même fermement de s’abstenir d’intervenir durant la suite du débat.

Les actes du colloque parus Hommes et libertés dans sont à cette image. Dans son texte, Tariq Ramadan interdit à quiconque d’obliger les musulmans à vouloir intégrer le modèle laïque universel. Ce qu’il présente comme « un relent de colonialisme ». Le moins qu’on puisse dire, c’est que la comble son souhait. Toujours dans ce colloque de la Ligue et dans ce dossier, Halima Bouali, doctorante, n’est pas loin de comparer l’universalisme à un processus d’assimilation. Serge Jakobowicz annonce le principe de séparation du religieux et du politique comme étant une caractéristique des « sociétés dites développées », tout en faisant bizarrement le lien avec le fait que « nous devons résister à l’uniformisation anglo-saxonne portée par la domination des Etats-Unis »... en adoptant une laïcité à l’américaine ? En tout cas, Jean-Paul Willaime, directeur adjoint du Groupe de sociologie des religions et de la laïcité à l’EPHE (Ecole pratique des hautes études), s’abrite derrière des citations pour montrer que le contexte se prête à une évolution vers un modèle de laïcité pluraliste, autrement dit à l’américaine, « entre républicanisme crispé et multiculturalisme débridé ». Enfin, Michel Tubiana conclut sur un mode ramadien : il se veut rassurant en expliquant que personne ne songe à modifier la loi de 1905 mais propose tout de même de revoir son interprétation : « On peut légitimement s’interroger sur la pertinence de la division de la sphère publique et de la sphère privée. »

Précisons tout de même que la Ligue et sa fédération n’ont pas attendu Tariq Ramadan pour tenir des positions plus qu’ambiguës sur ce dossier. Depuis des années, certains avocats de la Ligue considèrent le respect des droits de l’homme des islamistes au Maghreb comme une priorité devant justifier tous les compromis, même avec des fascistes ou des assassins du moment qu’ils étaient emprisonnés ou opposants au régime. En Algérie, la LDH a été l’une des premières organisations infiltrée par les islamistes, au point de prendre systématiquement et sans mesure aucune en faveur des islamistes.

En France, elle se contente d’animer une commission Islam & laïcité servant de cheval de Troie aux concepts anti-laïques en permettant la collaboration entre quelques ligueurs et les élèves de Ramadan. Parmi lesquels Farid Abdelkrim, auteur de Maudite soit la France ? !, un livre dans lequel il rend hommage à Hassan al-Banna (le fondateur des Frères musulmans) et Thierry Meyssan… Pour son livre L’Effroyable Imposture.

Depuis les débuts de cette commission en 1997 (alors hébergée par la Ligue de l’enseignement), les anecdotes s’accumulent relatant des situations où l’équipe dirigeante de la LDH n’est décidément pas à la hauteur de cette institution. Elle qui était jadis un recours pour les humanistes, on la trouve désormais du côté des obscurantistes contre les partisans de la laïcité. Qu’un imam soit inquiété parce qu’il appelle à la guerre sainte et la voilà qui prend sa défense. Lorsque l’imam de Clamart, Salem Chaftar, se retrouve au cœur d’une polémique pour avoir appelé au jihad, Philippe Antzenberg, militant LDH, monte aussitôt au créneau dans la presse pour le défendre : « Je le connais assez bien, et je pense que c’est un imam traditionaliste à l’ancienne, mais en aucun cas un intégriste de combat », déclare-t-il dans Libération.

Jadis bastion des enseignants laïques, l’association flirte avec Une école pour tous et soutient systématiquement les filles souhaitant porter le foulard islamique à l’école, quitte à se battre contre les enseignants désireux de protéger l’école des influences religieuses. Les militants du Comité ornais pour la laïcité, parmi les premiers à s’être mobilisés contre le voile à l’école, en savent quelque chose. Ils n’ont toujours pas digéré la lettre de dénonciation et de menace qu’ils ont subie de la part de la LDH. En 2001, pendant des semaines, ils ont bataillé contre un parent d’élève, Mme Bayrak, qui incitait sa fille à venir voilée en classe et qui a profité d’une carence administrative pour se faire élire déléguée des parents d’élèves. Inquiets de ses positions et de sa prise d’influence, les professeurs ont tenté d’alerter autour d’eux, notamment la LDH, mais sans succès. En revanche, à la demande de Mme Bayrak, la Ligue a écrit une lettre d’intimidation dans laquelle elle met en garde le proviseur du lycée contre la tentation d’interdire le port du voile au nom du règlement intérieur. Elle menace aussi de porter plainte pour racisme contre les enseignants en question !

Que la Ligue des droits de l’homme ne partage pas l’inquiétude de ces professeurs, on peut le comprendre, mais de là à envoyer une lettre les accusant d’être racistes auprès de leur employeur, sans même les avoir appelés ou tenté de discuter avec eux, beaucoup de ces professeurs – jadis proches de la LDH et militants de la FSU – ne l’ont toujours pas digéré.

Un militant proche du Planning familial de Montpellier se souviendra également longtemps de la conférence donnée par Michel Tubiana sur la laïcité en février 2003. Au départ, les participants n’étaient que 30, principalement des sympathisants de la LDH, laïques. Au milieu de la conférence, le recteur de la Mosquée des Beaux-Arts est entré, suivi de deux femmes voilées. Puis, toutes les vingt minutes, des groupes de deux ou trois filles voilées, parfois accompagnées d’un homme, ont fait de même. A la fin de la conférence, les militants islamistes étaient plus nombreux que les participants du début. Debout près de la tribune, un homme écrivait les questions que les femmes voilées devaient poser puis leur tendait le papier : « Tiens ma sœur, tu poseras cette question. » Beaucoup de précautions pour pas grand-chose car l’orateur, Michel Tubiana, a lui-même défendu l’idée que la loi contre les signes religieux ostensibles à l’école publique servait à défendre des positions racistes. Au point qu’un militant laïque d’origine marocaine s’est senti obligé de réagir : « Monsieur Tubiana, je vous trouve plutôt pessimiste. Il y a du racisme d’accord mais la laïcité française, moi, me convient plutôt. En tout cas, je suis plus heureux de vivre dans un pays laïque comme la France qu’au Maroc. » Une parole qui lui a aussitôt valu une réponse assassine de Tubiana, tandis que les militants islamistes le huaient et le montraient du doigt : « Islamophobe ! Islamophobe ! »

Les tensions entre la direction de la Ligue et sa base sont de plus en plus fréquentes. Le changement de président aurait pu être l’occasion de faire entendre leur voix. Malheureusement, comme au MRAP, la ligne parisienne problématique vient d’être réaffirmée.

Caroline Fourest, auteure de Frère Tariq (Grasset)
http://www.prochoix.org/cgi/blog/2005/06/08/310-lorientation-problematique-de-la-ldf-confirmee

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LDH : Claudie Lesselier démonte les affirmations de Jean-Pierre Dubois

Monsieur,

Je vous remercie d'avoir répondu à mon courrier et de m'avoir apporté des précisions ainsi que de m'avoir invitée à des évènements organisés par la LDH. Entre temps, j'ai lu la résolution du Congrès de la LDH sur la la laïcité et la lutte contre le racisme, relu votre article "la laïcité au défi du pluralisme culturel" dans le numéro spécial de Hommes et Libertés sur la laïcité. J'ai aussi remarqué votre grande proximité dans divers forums et colloques tenus au cours des années précédentes avec des représentants de l'islamisme radical et des pourfendeurs de la soit disant "islamophobie".

J'en reviens d'abord à votre lettre, et aux propos cités dans Le Monde. Certes c'est une phrase, prise dans un long interview, mais avez vous dit ou non ces mots, je cite à nouveau "celles ci n'ont plus la notion du combat collectif d'il y a 30 ans" (il s'agit des femmes) ? Vos remarques sur "l'individuation" sont à mon avis tout à fait pertinentes, mais il faudrait analyser de plus près l'évolution des combats féministes, disons depuis 1970. Dans les années 70 il y eu des manifestations spectaculaires, de grands élans collectifs. Par la suite ces combats ont pris d'autres formes, moins massives, mais ils se sont davantage enracinés dans la société, pérennisés (construction d'associations), et socialement élargis (je pense notamment, car c'est dans ces combats que je suis particulièrement impliquée, aux mouvements des femmes de l'immigration ou héritières des immigrations).

Vous évoquez votre engagement féministe. Dont acte. Et l'engagement féministe de la LDH. Admettons... Mais quel féminisme ? La diversité culturelle de plus en plus importante de la France est en effet un défi, et une chance, pour la gauche, les mouvements de défense des droits humains, et les mouvements de femmes. Pour moi par exemple, l'apport de l'expérience et de la pensée des femmes venues d'Algérie, d'Iran, d'ailleurs encore, de leurs combats pour la liberté, l'égalité, et pour beaucoup d'entre elles contre l'islamisme, a été fondamental dans mes convictions. Le courage de ces "sans papières" d'Afrique, de Chine ou d'Amérique du sud, de ces exilées qui veulent vivre comme femmes libres, m'est une source d'inspiration constante. Et le combat difficile et quotidien, même individuel, de ces femmes immigrées, de leur filles, ou petites filles, est une force pour le féminisme d'émancipation dont nous sommes très conscientes.

La laïcité pour les femmes, athées, agnostiques ou de toute religion, c'est fondamental. Pour vous (vous l'écrivez dans votre article "La laïcité au défi du pluralisme culturel") "l'enjeu n'est plus l'émancipation face au cléricalisme" , "être laïque aujourd'hui c'est d'abord lutter contre les atteintes à la liberté de conscience" (parmi ces "atteintes" l'interdiction du port du foulard islamiste à l'école, selon vous). Eh bien non, l'enjeu central est toujours l'émancipation contre les pouvoirs religieux, et cette émancipation inclut la liberté de conscience y compris de l'athéisme (l'athéisme vous n'en parlez jamais d'ailleurs). Mes ami(e)s iraniens, marocains, algériens, arabes, berbères, tunisiens, français étiquetés musulmans, croyants ou non, se font traités d'apostats et d'islamophobes. Ailleurs ils et elles risqueraient leur vie et leur liberté, ici c'est avec leurs ennemis que vous travaillez, comme en témoigne l'activité de la LDH dans cette fameuse commission "islam et laïcité", la promotion de Ramadan, et votre participation à des tables rondes avec des militant(e)s islamistes.

La présence de l'UOIF à la manifestation du 7 décembre 2004 n'est donc pas un incident isolé. Vous dites, comme le disait Michel Tubiana, que l'UOIF, signant le texte d'appel contre tous les racisme, l'homophobie, le sexisme, l'antisémitisme est venue "sur nos positions", et vous ajouter n'être pas "naïf " et avoir la possibilité de les dénoncer si ils ne respectaient pas leurs engagements. Depuis le 7 décembre avez-vous vu l'UOIF faire des déclarations contre l'homophobie, l'antisémistisme, le sexisme ? Au contraire, avez vous les livres sur les tables de presse et écouté les conférence au Bourget ? Si l'UOIF accepte de signer un texte affirmant l'égalité des hommes et des femmes, vous devez bien savoir quelle est leur conception de l'égalité... Avez-vous vu un communiqué de l'UOIF contre la notion de l'obéissance de l'épouse à son mari dans le code de la famille algérien, (une décision judiciaire prise en vertu de ce code peut être reconnue en France), contre le fait qu'une femme marocaine, même vivant en France, ne peut transmettre sa nationalité, et, quand elle est mère célibataire, même pas son nom (il lui faut l'autorisation de son père) ?

La résolution du congrès de la LDH affirme que les organisations qui ont refusé de participer à la manifestation du 7 décembre l'ont fait car elles voulaient "créer une hiérarchie entre les victimes". Accusation grave, chacune répondra ; en ce qui concerne l'association dont je fait partie, qui avait signé l'appel, nous n'avons pas participé car nous ne pensons pas qu'on puisse défiler côte à côte avec des partisans de l'islamisme, sachant quelles sont leurs points de vue sur les femmes. Ce choix survient après le refus de la LDH (et de quelques autres organisations) de se joindre à la Marche contre l'antisémitisme sans diluer l'antisémistisme dans "tous les racismes", Il est parfois nécessaire de faire une marche spécifiquement contre telle ou telle violence raciste, quand la situation l'exige . Il était nécessaire de faire la "Marche contre l'antisémitisme" après cette vague de violences et de haines antijuives qui se développait en France et qu'il fallait vigoureusement, explicitement et unanimement dénoncer et combattre en tant que telle. Mais, puisque vous écrivez sur les "défis", face à ce défi, grave, fondamental, complexe, qu'est le renouveau de la haine des juifs aujourd'hui et les formes nouvelles qu'elle prend, la LDH, née pourtant du combat dreyfusard, ne me semble vraiment pas à la hauteur...

Encore une fois, je vous remercie de votre réponse qui me donne l'occasion d'expliciter ma démarche. J'aurais encore beaucoup de remarques à faire et d'analyses à approfondir, mais j'aurais l'occasion de développer mon argumentaire, puisque vous m'avez invitéé à participer au débat de votre prochaine université d'automne, ce dont je vous remercie tout aussi vivement.

A bientôt donc Claudie Lesselier 8 juin 05, 11h
http://www.prochoix.org/cgi/blog/?q=ldh

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07 juin 2005

LDH : Réponse de Jean-Pierre Dubois à Claudie Lesselier

Madame,

Je viens d'avoir transmisison de votre message protestant contre la transcription de mes propos par "Le Monde". Je souhaite vous répondre rapidement et moi-même, car je suis désolé d'avoir provoqué cette réaction sur un sujet qui, comme je l'ai dit devant le Congrès, me tient tout particulièrement à coeur.

Vous le savez, un article de presse condense et donc simplifie. Je n'ai cependant pas de reproches à faire à la journaliste, qui n'a pas déformé mais qui a tiré quelques lignes à partir d'explications beaucoup plus circonstanciées, pas seulement d'ailleurs sur ce sujet.

Ce que je lui ai assez longuement expliqué, c'est que, me semble-t-il, nous vivons actuellement une contradiction : la grande majorité des jeunes femmes me paraissent très attachées à leur autonomie (avoir un métier, ne pas dépendre d'un homme, ne pas se laisser imposer leurs choix de vie, etc.) mais, en raison de l'individuation qui touche toute la société, ressentent moins qu'il y a trente ans (pour faire vite) le besoin d'agir collectivement pour l'égalité hommes/femmes, alors que dans beaucoup de médias audio-visuels, dans les messages publicitaires, etc., une certaine régression sexiste me semble manifeste (on se permet ce qu'on ne se serait pas permis, du moins pas à ce point, il y a quelques années).

Il va de soi que je n'ai en aucun cas mis en cause les organisations et les militant(es) féministes (dont je crois faire partie depuis longtemps, comme simple militant et sans prétendre apporter plus que la contribution d'un individu "anonyme"). Je sais, pour avoir au titre de la Ligue des contacts fréquents avec un certain nombre de ces organisations, les difficultés qui sont les leurs pour se faire entendre et pour mobiliser, et il ne me viendrait pas un instant à l'esprit de leur jeter la pierre. La Ligue éprouve d'ailleurs, sur bien des sujets, des difficultés du même ordre dues, pour une large part, à cette même donnée des effets de l'individuation. Il est tout aussi clair que la Ligue n'a pas la prétention de donner des leçons à qui que ce soit. Notre groupe de travail "Droits des femmes" participe, dans la mesure de ses moyens militants certes modestes, à bien des initiatives, collectifs, manifestations, etc., et nous souhaitons évidemment continuer à contribuer à la vie du mouvement féministe. Ce que j'ai dit avec force au Congrès, et répété à la journaliste du "Monde", c'est qu'il s'agissait pour moi d'une des trois priorités de la LDH pour la période qui vient ; c'est d'ailleurs pourquoi les droits des femmes seront le thème de notre prochaine Université d'automne, que nous concevons comme un espace de débats et de formation pour nos militants (et je serais très heureux que, si vous le pouviez et le souhaitiez, vous participiez à ce débat). Nous avons, et nous le savons, beaucoup à apprendre et à recevoir des expériences des un(e)s et des autres.

En ce qui concerne enfin l'UOIF, je crois pouvoir vous rassurer : nous n'avons jamais défilé avec cette organisation confessionnelle (ni avec aucune autre) ; en revanche, le 7 novembre dernier, l'UOIF a signé - non comme organisatrice mais comme l'une des 140 organisations soutenant une initiative - un appel à manifester contre le racisme, l'antisémitisme et toutes les discriminations lancé par la LDH, le MRAP, la Ligue de l'enseignement, la FCPE, la CGT, la CFDT, l'UNSA, la FSU, appel dans lequel nous avions pris grand soin à faire figurer la condamnation de toute discrimination fondée sur le sexe ou les orientations sexuelles. Nous n'avons en rien sollicité cette signature, mais je crois qu'elle nous permettra de mettre cette organisation, comme d'autres, en demeure de respecter l'engagement qu'elle a ainsi pris d'affirmer publiquement et de respecter l'égalité hommes/femmes, et de dénoncer le cas échéant (nous ne sommes pas naïfs) le décalage entre cet engagement et telle orientation ou pratique. En tout cas, ce n'est pas nous qui sommes venus manifester avec l'UOIF sur ses positions, mais l'UOIF qui a signé un texte que je crois sur le fond à l'abri de critiques ; je ne pense donc pas que les organisations syndicales et associatives précitées se soient compromises. En outre, la troisième priorité que j'ai annoncée devant le Congrès devrait vous indiquer notre vigilance sur ce sujet (je me permets de vous faire copie de l'extrait en cause : "la question, enfin, de la diversité et de l’universel, avec cette nécessité vitale, mais aussi cette difficulté, de ne rien céder ni à un ethnocentrisme « occidental » ni au relativisme culturaliste ou communautaire, de refuser aussi bien un universalisme abstrait que la concurrence identitaire. Parfois un peu seule dans la concurrence des emportements et des outrances, la Ligue a tenu cette ligne de crête et elle la maintiendra… pas si seule que cela d’ailleurs. Par exemple, rendez-vous d’abord, pour ceux qui le souhaitent, du 22 au 28 août à Cerisy-la-Salle pour un colloque sur « 1905/2005 : laïcité vivante » ; et rendez-vous aussi les 9 et 10 décembre pour le centenaire de la loi de 1905, avec de nombreuses organisations laïques et syndicales, pour des Assises consacrées à « la laïcité, principe universel »).

Je ne sais si je vous ai convaincue, mais j'espère m'être mieux fait comprendre. Et je souhaite vivement que nous ayons des occasions d'échanger et d'agir ensemble pour des valeurs que, j'en suis sûr, nous partageons.

Cordialement,

Jean-Pierre Dubois.

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LDH : Lettre de Claudie Lesselier à Jean-Pierre Dubois nouveau président de la LDH

Je lis dans le Monde d'hier : "le deuxième axe de travail de Monsieur Dubois sera la défense du droit des femmes "parce que celles ci n'ont plus la notion du combat collectif d'il y a 30 ans (...) il faut donc trouver un nouveau mode d'expression collective du féminisme".

Monsieur Dubois, depuis 30 ans je ne vous ai guère vu dans nos combats collectifs, et je ne vois pas très bien quelles notions vous nous avez apporté. Monsieur Dubois nos combat collectifs se poursuivent et vont très bien, merci. Monsieur Dubois, ce sont les féministes qui trouveront les formes d'expression collectives qu'elles (et ils) voudront se donner. La LDH serait la bienvenue dans ces combats, si elle ne s'était pas engagée dans des alliances douteuses et guère féministes avec des forces réactionnaires et antiféministes. Quant on défile avec l'UOIF, où est la "défense du droit des femmes" ? La LDH serait la bienvenue dans ces combats, si elle ne niait pas, dans une déclaration aussi pleine d'ignorance et d'arrogance, les combats menés de façon collective et sans interruption depuis 30 ans (et plus) et une expérience politique que sur ce terrain la Ligue n'a pas, incapable qu'elle a été d'ailleurs de faire vivre réellement une commission femmes ou pour l'égalité hommes femmes en son sein.

Monsieur Dubois, bravo et merci, nous vous attendions, enfin vous arrivez !

Claudie Lesselier

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Déclaration d'intention du nouveau président Jean-Pierre Dubois

Il nous a semblé important de reproduire cet article du journal le Monde qui annonce l'arrivée de Jean-Pierre Dubois à la tête de la LDH. Ses premieres déclarations seront sans doute l'occasion de protestations. De nombreux militants ont déjà quitté la LDH, l'exode ne devrait pas se tarir.

Le nouveau président de la Ligue des droits de l'homme dénonce la "surdité" du gouvernement

Après cinq années intenses et "riches" , passées à la tête de la Ligue des droits de l'homme (LDH), Michel Tubiana, "fatigué", passe le relais. Elu à l'occasion du 83e congrès de l'association qui se tenait à Lille, du vendredi 3 au dimanche 5 juin, Jean-Pierre Dubois lui succède.

M. Dubois, 53 ans, n'est pas avocat, comme son prédécesseur. Mais il fait partie de la longue lignée des juristes ayant accédé à la présidence de la Ligue. Professeur de droit constitutionnel à l'université Paris-XI, à Sceaux (Hauts-de-Seine), il a adhéré en 1985, avant d'accéder à la vice-présidence de l'association en 1998.

Sept jours après le rejet du traité constitutionnel européen, M. Dubois, qui ne cache pas avoir voté non, s'est inquiété, dans son discours d'investiture, dimanche, de la "crise sociale" qui est, selon lui, "très grave" . "Les Français ont peur du présent et de l'avenir, a-t-il poursuivi. La classe dirigeante, le gouvernement ne semblent pas en prendre la mesure. Leur surdité est franchement inquiétante."

"RÉGRESSION SEXISTE"

M. Dubois entend donc faire de la lutte pour les droits sociaux un des axes prioritaires de travail pour la Ligue. "Face aux inégalités, à la précarité, il faut construire un nouveau code du travail garantissant à tous des droits minimums. Et là, la Ligue a toute légitimité à intervenir auprès des syndicats", a-t-il expliqué.

Le deuxième axe de travail de M. Dubois sera la défense du droit des femmes, "parce que -celles-ci- n'ont plus la notion du combat collectif d'il y a trente ans" . "Le combat pour l'égalité n'est pas encore gagné. La société est aujourd'hui guettée par une certaine régression sexiste. Il faut donc trouver un nouveau mode d'expression collective du féminisme", a-t-il affirmé, se défendant de vouloir créer une machine de guerre contre Ni putes ni soumises, à l'égard de laquelle il est très critique.

Enfin, il s'agira pour la Ligue de continuer à débattre de la "conciliation entre diversité culturelle et universalité des droits" . "On veut nier le multiculturalisme de la société française. Il est pourtant une réalité. Nous ne voulons pas du communautarisme mais reconnaissons l'appartenance collective des individus. Il faut refuser aussi bien l'universalisme abstrait que la concurrence identitaire", a défendu M. Dubois.

Les débats lors de ce congrès ont montré combien cette ligne était difficile à tenir. Certains ont, une nouvelle fois, déploré que la Ligue ait accepté la signature d'associations "islamistes", comme l'Union des organisations islamiques de France (UOIF) ou le Collectif des musulmans français (CMF), à l'appel lancé pour la manifestation du 7 novembre 2004 "contre le racisme, l'antisémitisme et toutes les discriminations" et ont fait part de leur crainte que ne s'accroisse la division du mouvement antiraciste qui s'est exprimée ce jour-là, SOS-Racisme et la Licra ayant refusé de participer à cette manifestation.

"Quelles que soient les divergences ou les oppositions que nous entretenons avec l'UOIF et le CMF, ceux-ci ont adhéré à l'appel que nous avons lancé et aux valeurs qu'ils portent. Nul n'est légitime à les exclure sauf à les diaboliser", a défendu M. Tubiana. Son analyse a été reprise dans une résolution, Promouvoir la laïcité, combattre le racisme et l'antisémitisme, adoptée par 90 % des congressistes. "En réalité, a ajouté le président sortant, la divergence essentielle avec les organisations qui ont refusé de participer à cette initiative, c'est la volonté de créer une hiérarchie entre les victimes."

"S'il faut nommer l'antisémitisme pour ce qu'il est, pour sa spécificité, nous nous refusons à faire une hiérarchie entre les discriminations et les formes de racisme" , a souligné M. Dubois, en assurant qu'il maintiendra les contacts avec SOS-Racisme.

Laetitia Van Eeckhout

Article paru dans l'édition du Monde du 07.06.05

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27 janvier 2005

Tariq Ramadan et la Ligue des droits de l'homme (par Caroline Fourest / Prochoix)

tariqramadan_hurlantEXTRAIT DE FRERE TARIQ de Caroline Fourest (Grasset, Paris 2004)

Depuis la Commission "Islam & laïcité" mise en place par la Ligue de l'enseignement et récupérée par la Ligue des droits de l'homme, les représentants de l’islamisme des Frères musulmans sont désormais très bien introduits auprès des cadres de la Ligue des droits de l’homme. Aujourd’hui encore, malgré la polémique et les enquêtes parues sur Tariq Ramadan, ses instances dirigeantes continuent de lui faire confiance. A commencer par Michel Tubiana, Serge Jakobowicz et Driss el-Yazami.

Michel Tubiana et Serge Jakobowicz ont un peu le même profil : des militants de gauche, proches du PS, pétris de bons sentiments anti-coloniaux. Le cas de Driss el-Yazami est un peu différent. Vice-président de la FIDH depuis près de quatorze ans, ce militant d’origine marocaine a subi l’emprisonnement sous Hassan II. Une épreuve qui marque. Et qui contribue sans doute à lui faire penser que l’islamisme sera toujours moins grave que les gouvernements liberticides du Maghreb. Sous sa houlette, la FIDH se bat depuis des années pour faire dissoudre la 14e section antiterroriste de Paris du juge Bruguière, qu’elle dénonce comme « une machine à fabriquer des “ coupables ” musulmans en faisant peser sur eux une présomption de terrorisme » ! A noter, il ne s’agit pas de dénoncer certaines bavures mais d’accuser la lutte contre le terrorisme dans son ensemble d’être une immense chasse au faciès... Des propos édités après le 11 septembre.

Cette approche, où les islamistes sont toujours envisagés du côté des victimes et non des bourreaux, se retrouve plus généralement dans les prises de position de la LDH et la FIDH. La Ligue et sa fédération n’ont pas attendu Tariq Ramadan pour tenir des positions plus qu’ambiguës sur ce dossier. La LDH algérienne a été l’une des toutes premières associations de gauche infiltrée par des islamistes... Les démocrates ne l’ont découvert que bien plus tard. Aujourd’hui encore, Hani Ramadan rend régulièrement hommage à cette organisation présidée par l’avocat Ali-Yahyia Abdennour, de même qu’il ne cesse de vanter le courage de militants français de la FIDH. Il est vrai que l’organisation est montée au créneau pour dénoncer la torture dans les prisons algériennes, quitte à se prendre de sympathie pour ses victimes, très souvent des islamistes. Depuis des années, certains avocats de la Ligue considèrent le respect des droits de l’homme des islamistes au Maghreb comme une priorité devant justifier tous les compromis, même avec des fascistes ou des assassins. Ce qui serait moins choquant si la FIDH était capable de la même fermeté vis-à-vis des gouvernements arabes dans d’autres dossiers, où il ne s’agit plus de prendre la défense des islamistes mais des homosexuels. Cette fois tout est différent, et la résistance à la violation des droits de l’homme par l’Etat n’est plus si prioritaire. Ainsi, en 2001, lorsque 52 homosexuels sont arrêtés pour l’exemple par le gouvernement égyptien, alors en pleines tractations avec les islamistes, la FIDH hésite à réagir. Le représentant de la Ligue des droits de l’homme-Egypte s’est même rangé à l’avis du gouvernement : « On ne peut approuver les pratiques extrémistes et anormales », a-t-il déclaré pour expliquer que son organisation ne soutiendrait en aucun cas les prisonniers. A cette même époque, la LDH-Paris faisait partie d’un Collectif interrassociatif luttant contre l’homophobie où je militais. Nous avons voulu collectivement dénoncer cette attitude mais Michel Tubiana a refusé de se joindre à notre protestation et la Ligue a quitté le Collectif. Il faudra attendre des mois avant que la FIDH se décide à mener réellement campagne contre cette violation des droits de l’homme. Entre-temps le 11 septembre a changé le ton du procès. Les détenus se sont plus seulement accusés de « perversité » mais aussi d’islamisme...

J’ai cherché à joindre Michel Tubiana pour qu’il s’exprime sur la position de la Ligue vis-à-vis de Ramadan mais il n’a pas souhaité me répondre. En revanche, j’ai pu joindre Gilles Couvreur, un des participants à la Commission islam et laïcité. Non sans fierté, il prétend que la Commission a considérablement fait évoluer Ramadan : « Sa conception de la laïcité et de l’Europe s’est beaucoup affinée depuis dix ans, depuis qu’il est à notre contact. » L’essentiel, comme on dit, c’est d’avoir la foi. Il est vrai que Ramadan a tout fait pour les convaincre d’une telle mystification. Dans Hommes et libertés, le magazine de la LDH, il met en garde tous ceux qui l’accuseraient d’entrisme et prétend lui-même avoir évolué au contact de la Commission : « Suite aux débats, au dialogue et au travail fait avec la Ligue française de l’enseignement, j’ai fini par penser avec d’autres responsables d’associations musulmanes, que cette loi celle de 1905 ne pose pas problème aux musulmans ni dans sa lettre ni dans son esprit mais que le seul problème est celui de son application. » Belle évolution... Ainsi Ramadan n’a jamais renoncé à torpiller la laïcité à la française. Il a simplement compris qu’il serait plus efficace de l’intérieur, en s’alliant avec des associations laïques prêtes à mener ce combat avec lui, non pas frontalement mais en prétendant vouloir simplement changer ses modalités d’application. La seule lecture du dernier ouvrage de Tariq Ramadan, Les musulmans d’Occident et l’avenir de l’islam, suffit à s’en convaincre. On y retrouve mot pour mot la conception de l’islam et de la laïcité qu’il avait en 1994, avant la Commission. Il persiste et signe : ce n’est pas l’islam qui doit s’adapter à la laïcité, mais bien le contraire. On retrouve également intacte sa haine pour les musulmans libéraux et laïques !

Comment pourrait-il en être autrement ? Ramadan ne conçoit jamais ses collaborations comme un échange mais comme une stratégie, où il s’agit de rester « étanche » tout en faisant évoluer ses interlocuteurs vers plus d’islam. Un dicton qu’il suit à la lettre, et qu’il enseigne à ses partisans. Avec succès. Ainsi Farid Abdelkrim a beau avoir participé à la Commission islam et laïcité, il ne s’est pas le moins du monde adouci, comme en témoigne son livre Na’al bou la France ? !, paru en 2002. Il faut être bien naïf pour croire que le dialogue avec des non-musulmans puisse subitement donner le goût de la laïcité à des islamistes adulant Banna ou Mawdudi. Rappelons qu’en 1998, au moment même où Ramadan laissait ses amis de la Commission Islam et laïcité se bercer d’illusions à son sujet, il était en formation continue chez des islamistes pakistanais de l’Islamic Foundation, où il étudiait Mawdudi et Qotb ! J’ai rappelé cette anecdote lors d’un séminaire de la FSU auquel participaient plusieurs membres de la Commission islam et laïcité de la LDH. Le modérateur m’a aussitôt coupée : « Vous citez des noms que personne ne connaît, tout cela ne veut pas dire grand-chose. » A cette même réunion, Marina Da Silva, une journaliste du Monde diplomatique en charge du site Islam et laïcité, est sortie de ses gonds parce que j’avais osé critiquer le fanatisme des Frères musulmans. Ramadan n’a pas changé d’un iota depuis qu’il fréquente la gauche laïque mais la gauche laïque, elle, a bien changé depuis que l’ambassadeur européen des Frères musulmans y est introduit...

Les anecdotes s’accumulent relatant des situations où l’équipe dirigeante de la LDH n’est décidément pas à la hauteur de cette institution. Le 19 novembre 2000, lors de la 6e université d’automne de la Ligue à Paris, la LDH organise un débat sur la laïcité où Ramadan tient, comme toujours désormais, le haut du pavé. Le ton est donné par le carton d’invitation, qui parle d’interroger le « principe de séparation radicale » que représente la laïcité. Mais la présence de philosophes laïques convaincus, comme Henri Pena-Ruiz, peut donner le sentiment d’un certain équilibre. Il n’en est rien. L’ambiance se refroidit lorsque Henri Pena-Ruiz, qui a étudié tous les grands penseurs ayant plaidé pour une conception philosophique rationnelle, fait l’éloge d’Averroès. Ce jour-là, Tariq Ramadan s’énerve et se dévoile : « Je vous interdis de parler de MA culture ! » Cette sortie et surtout sa violence jettent un froid. Henri Pena-Ruiz, qui n’a jamais compris la culture autrement que comme un savoir universel, lui répond d’un air étonné : « Mais monsieur, que veut dire cette conception possessive de la culture. La culture appartient à tout le monde. Moi, je vous offre Voltaire et Rousseau, ce n’est pas MA culture, c’est LA culture ! » La salle applaudit à tout rompre. A la tribune, en revanche, Michel Tubiana et Driss el-Yazami font les gros yeux à Henri Pena-Ruiz. Tubiana le prie même fermement de s’abstenir d’intervenir durant la suite du débat. Quant à Driss el-Yazami, il caricature la position de Pena-Ruiz sur la laïcité pour mieux la combattre et donner le mot de la fin à Tariq Ramadan. Tout en affirmant que « nul n’entend remettre en cause la séparation des Eglises et de l’Etat », Michel Tubiana conclut au fait que la laïcité doit cesser d’obliger les croyants à dissocier leurs convictions privées et publiques, sous l’œil atterré des gens présents dans la salle, majoritairement attachés au principe d’une laïcité séparative. Emilie Beaux et Marie-Claude Carré, deux militantes, font partie de ceux-là. Elles étaient venues dans l’idée d’adhérer à la LDH mais elles ont finalement changé d’avis en voyant la tournure prise par le débat.

Les tensions entre la direction de la Ligue et sa base sont de plus en plus fréquentes depuis que Ramadan est proche de ses cadres. Pendant les journées d’Automne 2000, des ligueurs de la fédération du Rhône-Alpes ont dû faire circuler un tract pour réaffirmer leur attachement à la séparation du politique et du religieux : « La laïcité n’est pas, comme le proclament ses adversaires, une condamnation de la religion en tant que telle. Elle est la garantie que chacun puisse, au-delà de ses croyances, vivre dans un cadre commun. » La fédération est bien placée pour connaître le vrai visage et surtout l’impact de Ramadan sur Lyon. Mais comme pour la Ligue de l’enseignement, ses avertissements sont ignorés par Paris. La Ligue des droits de l’homme nationale et la FIDH sont désormais très clairement engagées aux côtés de Tariq Ramadan pour obtenir l’aménagement de la loi de 1905. Le dossier d’Hommes et libertés sur la laïcité en atteste 16. Comme toutes les tables rondes organisées par la LDH-Paris à propos de la laïcité depuis quelques années, ce dossier ressemble fort à un plaidoyer pour adapter la laïcité aux revendications portées par l’islam, malgré la présence d’Henri Pena-Ruiz ou de Michelle Perrot. Tariq Ramadan se contente d’une contribution où il interdit à quiconque d’obliger les musulmans à vouloir intégrer le modèle laïque universel. Ce qu’il présente comme « un relent de colonialisme ». Voilà qui clôt de façon définitive toute possibilité de faire évoluer l’islam en vue d’une acceptation de la laïcité. Il ne reste plus qu’à laisser les membres laïques de la LDH proposer le contraire – à savoir adapter la laïcité à l’islam – pour rentabiliser sa collaboration avec la gauche laïque. Et les membres de la LDH ne se font pas prier. Madeleine Rebérioux ouvre le bal par une présentation sobre de la genèse de la laïcité, qui conclut toutefois au fait que tout peut encore évoluer. Serge Jakobowicz annonce le principe de séparation du religieux et du politique comme étant une caractéristique des « sociétés dites développées », tout en faisant bizarrement le lien avec le fait que « nous devons résister à l’uniformisation anglo-saxonne portée par la domination des Etats-Unis »... en adoptant une laïcité à l’américaine ? Halima Bouali, doctorante, n’est pas loin de comparer l’universalisme à un processus d’assimilation. Jean-Pierre Dubois, professeur de droit et vice-président de la FIDH, qualifie de « laïcisme » la volonté de rester strictement fidèle à une lecture séparative de la loi de 1905. Jean-Paul Willaime, directeur adjoint du Groupe de sociologie des religions et de la laïcité à l’EPHE (Ecole pratique des hautes études), s’abrite derrière des citations pour montrer que le contexte se prête à une évolution vers un modèle de laïcité pluraliste, autrement dit à l’américaine, « entre républicanisme crispé et multiculturalisme débridé ». Enfin, Michel Tubiana conclut sur un mode ramadien : il se veut rassurant en expliquant que personne ne songe à modifier la loi de 1905 mais propose tout de même de revoir son interprétation : « On peut légitimement s’interroger sur la pertinence de la division de la sphère publique et de la sphère privée. »

Voilà bien l’impact de Tariq Ramadan sur la Ligue des droits de l’homme. Elle qui était jadis un recours pour les humanistes, on la trouve désormais du côté des obscurantistes contre les partisans de la laïcité. Qu’un imam soit inquiété parce qu’il appelle à la guerre sainte et la voilà qui prend sa défense. Lorsque l’imam de Clamart, Salem Chaftar, est inquiété pour avoir rappelé aux musulmans qu’ils doivent faire leur pèlerinage à La Mecque sous peine de mourir comme des juifs et des chrétiens et avoir appelé au jihad, Philippe Antzenberg, militant LDH, monte aussitôt au créneau dans la presse pour le défendre : « Je le connais assez bien, et je pense que c’est un imam traditionaliste à l’ancienne, mais en aucun cas un intégriste de combat », déclare-t-il dans Libération. Jadis bastion des enseignants laïques, l’association soutient également systématiquement les filles souhaitant porter le foulard islamique à l’école, quitte à se battre contre les enseignants désireux de protéger l’école des influences religieuses. Les militants du Comité ornais pour la laïcité, parmi les premiers à s’être mobilisés contre le voile à l’école, en savent quelque chose. Ils n’ont toujours pas digéré la lettre de dénonciation et de menace qu’ils ont subie de la part de la LDH. En 2001, pendant des semaines, ils ont bataillé contre un parent d’élève, Mme Bayrak, qui incitait sa fille à venir voilée en classe et qui a profité d’une carence administrative pour se faire élire déléguée des parents d’élèves. Inquiets de ses positions et de sa prise d’influence, les professeurs ont tenté d’alerter autour d’eux, notamment la LDH, mais sans succès. En revanche, à la demande de Mme Bayrak, la Ligue a écrit une lettre d’intimidation dans laquelle elle met en garde le proviseur du lycée contre la tentation d’interdire le port du voile au nom du règlement intérieur. Elle menace aussi de porter plainte pour racisme contre les enseignants en question !

Que la Ligue des droits de l’homme ne partage pas l’inquiétude de ces professeurs, on peut le comprendre, mais de là à envoyer une lettre les accusant d’être racistes auprès de leur employeur, sans même les avoir appelés ou tenté de discuter avec eux, beaucoup de ces professeurs – jadis proches de la LDH – ne l’ont toujours pas compris. Car en fait de « racistes », les enseignants en question sont des militants de la FSU, engagés dans des associations de gauche. Les mêmes se souviennent du jour de février 2004 où Pierre Tournemire est venu expliquer à l’IUFM de Caen que l’interdiction du voile à l’école était un signe de discrimination. Lorsqu’ils ont voulu exprimer leur colère face à une telle caricature de la laïcité, Tournemire les a traités d’enseignants sectaires et staliniens dont « l’attitude rappelle la Corée du Nord » ! Il est vrai que la Ligue des droits de l’homme et la Ligue de l’enseignement ont bien du mal à faire la différence entre « laïcité » et « racisme » depuis que Tariq Ramadan est leur allié...

Un militant proche du Planning familial de Montpellier se souviendra également longtemps de la conférence donnée par Michel Tubiana sur la laïcité en février 2003. Au départ, les participants n’étaient que 30, principalement des sympathisants de la LDH, laïques. Au milieu de la conférence, le recteur de la Mosquée des Beaux-Arts est entré, suivi de deux femmes voilées. Puis, toutes les vingt minutes, des groupes de deux ou trois filles voilées, parfois accompagnées d’un homme, ont fait de même. A la fin de la conférence, les militants islamistes étaient plus nombreux que les participants du début. Debout près de la tribune, un homme écrivait les questions que les femmes voilées devaient poser puis leur tendait le papier : « Tiens ma sœur, tu poseras cette question. » Beaucoup de précautions pour pas grand-chose car l’orateur, Michel Tubiana, a lui-même défendu l’idée que la loi contre les signes religieux ostensibles à l’école publique servait à défendre des positions racistes. Au point qu’un militant laïque d’origine marocaine s’est senti obligé de réagir : « Monsieur Tubiana, je vous trouve plutôt pessimiste. Il y a du racisme d’accord mais la laïcité française, moi, me convient plutôt. En tout cas, je suis plus heureux de vivre dans un pays laïque comme la France qu’au Maroc. » Une parole qui lui a aussitôt valu une réponse assassine de Tubiana, tandis que les militants islamistes le huaient et le montraient du doigt : « Islamophobe ! Islamophobe ! » Ce type de scènes, vécues mille fois depuis quelques années, est le cadeau le plus empoisonné que Tariq Ramadan ait fait à la gauche.

Copyright Caroline Fourest (Frère Tariq, Grasset, Paris 2004) Toutes les références sont à la disposition du lecteur en note dans le livre qui analyse nettement plus longuement et en détail l'ensemble des écrits et discours de Tariq Ramadan.

http://www.prochoix.org/cgi/blog/2005/01/27/283-tariq-ramadan-et-la-ligue-des-droits-de-lhomme

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